‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 160 sur 186 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

Simon Maillart, qui n'avait fait qu'un personnage secondaire, reçut aussi d es Biena de Marcel dons considérables et devint maître des eaux et forêts du roiW; Jean de Dormans, évêque de Lisicux et chancelier de Normandie, obtint les biens d'Etienne Marcel, qui consistaient en maisons dans la ville de Ferrières en Brie, en terres et bois sur le territoire de cette ville. Un seul de ces bois, celui de Nuilly, près Ferrières, n'avait pas moins de cent cinquante arpents''21. L'hôtel (pie l'infortuné prévôt occupait à Paris, dans la rue de la Vieille-Draperie, fut donné à la congrégation des Aveugles ou Quinze-Vingts, fondée par' Louis IX. Ce qui est surtout remarquable, c'est que cette confiscation, qu'on s'expliquerait dans le premier feu de la colère et de la vengeance, ne fut ordonnée que trois mois après la mort de Marcel (3). Elle ne parait point l'avoir été à la requête de Jean de Dormans, qui en devait profiter, car il s'écoula un certain temps entre la confiscation même de ces biens et la disposition qu'on en lit. 11 faut donc voir dans cette mesure barbare la marque d'une haine que ni la mort d'un ennemi ni le temps n'avaient pu éteindre dans le cœur du régent.

Le maréchal de Boucicault eut pour sa part l'usufruit de tous les biens person- BiensdeLeCoq nels de Robert Le Coq, singulièrement de sa maison, située à Paris, dans la rue Pavée, et de tous les biens dépendant de son évêché , qui se trouvaient dans la ville et la viconité de Paris. Cet usufruit devait durer tant que Le Coq serait évêque de Laon et rebelle au roi'4'. On ne pouvait faire davantage sans dépouiller à l'avance son successeur, car ces biens n'appartenaient pas à la personne, mais à la fonction. Etienne Caste! , valet de chambre du régent, obtint les biens de l'orfèvre Pierre Des Barres, qui avait été l'un des deux chefs de l'expédition dirigée contre Meau\. Le chevalier Jacques des Essarts, huissier d'armes du régent, obtint la maison de Charles Toussac, dès le 1er août, c'est-à-dire avant même l'exécution de ce malheureux et la rentrée du duc de Normandie à Paris. Plus tard, au mois d'octobre, s'apercevant qu'une maison de Toussac, située sur la place Maubert, avait été oubliée, ce prince s'empressait de la confisquer'5'. 11 parait que Jacques des Essarts était particulièrement avide, car, à la requête de Pépin, son parent, il recevait encore les biens de Guille Lefèvre, te bourgeois de Paris et vendeur de poisson

l' Voyez, pour ce qui concerne les donations faites aux deux Maillart. le mémoire déjà cité de M. Lacabane, p. 95, gG.

<2) Très, des Chartes, reg. 90. p. 83. — Secousse, Mém. sur Charles le Mauvais, t. III . p. 1 33.

(,) Très, des Chartes, reg. 90. p. 83 et 101. — Secousse. Mém. sur Charles If Mauvais, t. II , p. 1 09 et 1 33.

(4) Très, des (martes , reg. 81) . p. 5a5.Se trouve aussi reg. 86. f° i 97 r".

(5 Très, des Chartes, reg. 86 . f" G3 v\ 197 r". II est remarquable que la première de ces deux lettres, qui est du i"aoûl, est datée de Meaux. On ne voit nulle part que Pépin des Essarts ait rien reçu pour lui-même. Serait-il téméraire de supposer que son parent Jacques, comblé au delà de ses mérites, prêtait son nom, recevait pour deux et partageait ensuite à l'amiable avec le principal membre de sa famille?

rr aux halles, i> lequel pourtant était plein de vie, puisque, au même moment, Guille Lefèvre obtenait des lettres de rémission w.

Nouvelles exécutions. 11 serait superflu d'insister sur ces confiscations et ces donations, qui remplissent plusieurs registres du Trésor des Chartes; il suffit d'ajouter que, loin d'être exceptionnelles, elles frappaient quiconque avait un ennemi auprès du régent, et que le régent ne pouvait se soustraire à ces exigences sans compromettre sa cause; mais, si ces confiscations trouvent ainsi un semblant d'excuse, il n'y en a point pour des cruautés inutiles. Dès le lendemain de son retour à Paris, ce prince livra au bourreau l'épicier Pierre Gilles, chef de l'expédition de Meaux, et le chevalier Gilles Caillart, châtelain du Louvre. Ce dernier était sans doute puni par là d'avoir permis à Etienne Marcel de s'emparer de l'artillerie que contenait le château. On lui reprochait, en outre, rr plusieurs mauvaises paroles qu'il avoit dites du rr roi de France et du régent son fils, n C'est pourquoi, tout chevalier qu'il était, et encore qu'on l'appelât monseigneur, avant d'être mis à mort, il eut la langue coupée. La semaine suivante, ce fut le tour de Jean Prévost, de Pierre Leblont, de maître Pierre de Puisieux, avocat au parlement, et de maître Jean Godart, avocat au Châtelet, qui, pourtant, n'avaient point paru au premier rang des bourgeois. Un autre d'entre eux, plus obscur encore, nommé Lebonvoisin, fut mis aux oubliettes®. Colartle Chauceteur et Colart de Courliegis, députés d'Abbeville et de Laon aux états généraux, payèrent de leur vie leur fidélité à la cause populaire'31.

Aveux Ces rigueurs ne frappaient pas seulement les personnes qui étaient suspectes

mchés par k torture, Savoir prjs une part active à la révolution populaire, la vengeance royale s'acharnait jusque sur les boulangers qui avaient fourni du pain, fût-ce par contrainte, à la faction vaincue'4^. Les malheureux qu'on arrêtait pour les mettre à mort étaient soumis à des tortures affreuses, et on leur arrachait ainsi tous les aveux qu'on voulait, même les moins véritables. On ne leur faisait pas avouer seulement que. la nuit qui suivit la mort d'Etienne Marcel, le roi de Navarre devait s'emparer des bastilles, entrer dans Paris avec toutes ses forces, et, après s'en être rendu

(l) Trésor des Chartes, reg. 86, fol. 66 v° el 69 Ve.

,S) Grandes Chroniques, t. VI, p. i36, 187. — Dans sa lettre au comte de Savoie, le régent cite pêle-mêle ceux qu'il fit châtier lui-même et ceux que ses partisans avaient mis à mort avant son entrée dans Paris. (Voy. plus haut, p. 3 1 3. )

En présence de déclarations aussi positives du principal intéressé, on a peine à comprendre les paroles suivantes du continuateur de Nangis : rrQui Treceptus est honorifice ab omnibus, et sciens pu-

rtnitiones factas, omnem indignationeni deposuit t quant habebat prius, et reconciliatus est pacifiée «civitati, et cives novum prœpositum mercatorum rr concorditer elegerunt.» (P. 273, 97 A .)

(3' Augustin Thierry, Essai sur l'histoire cl la formation du tiers étal, t. I, p. 58.

(4) Très, des Chartes, reg. 85, f° 1 50 v". Lettres de rémission pour Pierre Heppart de Saint-Brice, boulanger, qui avait été obligé, à Saint-Denis, de faire cuire du pain pour le roi de Navarre el les siens, r-ù son grand déplaisir.»

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