CHAPITRE TREIZIEME
maître, s'y faire couronner roi de France par l'évêque de Laon; à ces détails, qui n'avaient rien qui ne fût vrai, ou du moins vraisemblable, on les forçait d'en ajouter d'autres qu'ils ne pouvaient savoir: par exemple, que le roi de Navarre devait faire hommage du royaume de France au roi d'Angleterre, lui restituer les comtés d'Enghien, de Guines et d'autres pays, à la condition que le roi Edouard aiderait le roi Charles à conquérir ses nouveaux Etats, et que, pour le délivrer d'un dangereux rival, il ferait couper la téte au roi Jean. Ces déclarations étaient aussitôt consignées par écrit, pour servir, au besoin, de preuves contre les ennemis du duc de Normandie; mais on n'avait garde de les publier, dans la crainte qu'Edouard III n'y donnât un formel démenti, ou qu'il ne s'en vengeât sur son prisonnier. Le principal avantage qu'on tirait de ces déclarations forcées était d'en faire des pièces de conviction contre d'autres malheureux qu'on voulait perdre, et ceux à qui on les avait arrachées étaient mis à mort aussitôt, sans jugement ni publicité.
Parmi ceux qui avaient marqué dans les rangs des vaincus, les prêtres seuls ne coururent aucun danger. Le respect qu'on portait à leur robe protégea môme les plus compromis et les plus fidèles à leurs souvenirs. Robert Le Coq, l'homme le plus engagé dans les troubles après Marcel, put se retirer librement dans son évêché, après la mort de son ami, et y fut quelque temps en sûreté. Robert de Corbie s'était réfugié chez Jean de Saint-Leu, curé de Sainte-Geneviève, presque aussi compromis que lui, mais protégé par ses fonctions pastorales. On le poursuivit, jusque dans cette retraite, de mille tracasseries; cependant il ne courut point risque de perdre la vie.
De tous les laïques que leur passé ou leur nom exposait aux vengeances des vainqueurs, on ne voit guère que Guillaume et Jean Marcel, frères d'Etienne, qui y aient échappé. Ils en furent redevables peut-être au souvenir que le régent avait gardé de ses premières années de jeunesse. Ils avaient été les ministres complaisants de ses plaisirs, complicité compromettante au temps de la lutte, et qui les avait forcés de se tenir à l'écart^. Encore Jean Marcel n'obtint-il ses lettres de rémission qu'en i 35g ('2 . Quant aux quatre fils de Marcel, ils n'ont point laissé de trace dans l'histoire. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, dans la seconde moitié du siècle, on trouve en Bretagne des Marcel, et même un ou peut-être deux Etienne Marcel'31. Leur filiation n'ayant pu être établie, ce serait faire une con-
Voy. la biographie d Élienne Marcel, par M. J. Quicherat, dans le Plutarque français, t. I. p. 3â 9.
(2) Très, des Charles, reg\ 86, p. ig5. — Secousse, Mémoires sur Charles le Mauvais, t. Il, |). 139.
(,) M. deCoëllofjon a retrouvé un Élienne Marcel, (•cuver, dans unemonlre de Bertrand Du Guesclin.
en 1370-1871 (Du Guesclin en Bretagne ,par M. de Bérard), et un autre, ou peut-être le même, cpii s'empare, en 137/1, avec Robert de Guité, chevalier, capitaine de Dinan, de la ville de Sainl-Malo. En 1 3 8 1 , cet Etienne Marcel, avec un Guillaume Marcel et Robert de Guité, ratifie à Dinan le traité de Guérande. (Histoire de Bretagne, par D. Lobineau, 1. 1, p. k\ k\ t. II. p. 589.) Malheureusement.
jecture que de voir en eux les enfants du prévôt; mais la conjecture ne manquerait pas de vraisemblance. La Bretagne étant alors indépendante de la France, et souvent en guerre avec elle, il ne serait pas impossible que, fidèles aux idées paternelles et persécutés pour ce motif, ou craignant de l'être, les fils de Marcel eussent cherché un refuge dans cette province. C'est de là, en outre, qu'était originaire Claude Marcel, qui fut, en 1670, prévôt des marchands à Paris. Sa filiation est encore plus incertaine que celle des précédents, mais elle est ardemment recherchée, et il serait bien curieux qu'on retrouvât dans ce nouveau chef de la bourgeoisie parisienne un descendant, peut-être en ligne directe, de celui qui avait conçu pour elle de si hautes destinées
Quoique le roi Jean eût écrit de Londres une lettre aux Parisiens pour leur témoigner la satisfaction qu'il avait eue de les savoir rentrés dans l'obéissance, et pour leur déclarer son intention d'accorder leur pardon à ceux qui avaient trempé dans la révolte®, plus d'un mois après le retour du régent ces rigueurs duraient encore. La populace avait fini par y prendre goût. Facile aux impressions nouvelles et crédule plus qu'on ne peut dire, elle suivait docilement ses nouveaux maîtres, habiles à tirer parti de ses dispositions. Croyait-elle qu'Etienne Marcel fut un grand criminel, c'est ce qu'on ignore; mais elle avait reporté toute sa haine sur le roi de Navarre et sur ceux qui lui étaient dévoués. Le nom seul de Navarrais était une injure. Le 1 2 septembre, Thomas de Ladit, chancelier du roi Charles, venait d'être remis, en vertu d'une bulle du pape, aux gens de l'évêque de Paris. Tandis qu'on le conduisait de la prison du palais à la prison épiscopale, et sur un ce huis élevé sur les épaules de deux hommes qui le portaient, n il fut assailli par le peuple, persuadé qu'on voulait soustraire à la justice un si grand coupable. Les plus furieux se jettent sur lui, le massacrent, le dépouillent tout nu, le laissent quelque temps rrau milieu du missel de la pluie qui couroit au travers de cr son corps, n puis, dans la joie d'un tel triomphe, précipitent son cadavre dans la Seine. En tuant un serviteur obscur du prince qu'ils accusaient de leurs maux, ces insensés pensaient peut-être avoir sauvé le royaume (3'.
les deux Marcel scellent du sceau de Guité et non du leur, ce qui eût permis de trancher sûrement, dans un sens ou dans l'autre, la question pendante de leur filiation.
(1) C'était naguère M. de Coëtlogon, descendant lui-même de Claude Marcel, qui s'occupait de ces recherches. Il a trouvé encore plusieurs Marcel, mais dont il est impossible, jusqu'à présent, d'établir la descendance ou la parenté: 1° à Paris, en 1 366 , Gell'roy Marcel , bourgeois de cette ville et changeur (Arch. Nat. n° de l'inventaire /iio3. — Reg. capilulaire de Notre-Dame de Paris, p. kt,
hh, 210. — Arch. Nat. JJ. 117, n° a 10); — 2° en Bretagne, Guillemet Marcel, archer étoffé de la compagnie de Robert de Guité (1670, Histoire de Bretagne, par D. Lobineau, t. II, col. 572); Pierre Marcel , qui fait marché de livrer 3, 000 marcs d'argent à la monnaie d'Angers et est révoqué par le roi le i5 février 1875 (Ord. des rois, 1875, p. 173); — 3° Ainglart Marcel, échanson du duc d'Orléans en 1 3g5.
m Reg. A de l'hôtel de ville de Paris, f° 2 23 v°. — Secousse. Mém. sur Charles le Mauv., t. II, p. 87.
(3) Grandes Chroniques, t. VI. p. \ ho.