CHAPITRE QUATORZIÈME
Troubles et complots soulevés par les partisans do Marcel. — Parisiens incarcérés. — Le peuple au Louvre (a5 octobre 1 358). — Harangue du régent. — Accusations contre les amis de Marcel. — Témoignage de Villani. — Rétablissement des officiers. — Complot de Pisdoé (décembre i35g). — Jean le Chavenatier. — Trahison de Denys le Paumier. — Supplice de Pisdoé. — Défaite du Navarrais. — Traité de Pontoise entre le régent et le roi de Navarre (i3 août 1.359). — Rentrée du roi de Navarre à Paris. — Retraite de Le Coq en Navarre. — Traité de Rrétigny (8 mai t36o). — Dernières années du roi de Navarre. — Sa mort. — Le régent devenu roi. — Dans quelle mesure il revient aux idées de Marcel. — Transformalion des idées et des partis sous Charles VI.
Etienne Marcel n'était pas mort tout entier. H y avait toujours, parmi ces complots Parisiens occupés à disputer leur tète au bourreau et leurs biens au fisc, des desaimsdeMarce1' hommes d'un cœur résolu et d'un esprit élevé, qui ne renonçaient pas sans retour aux idées politiques du prévôt. Encore qu'ils fussent les moins nombreux, ils ne désespéraient pas d'amener à eux, quand le premier moment de terreur serait passé, tous ceux que d'éclatants bienfaits n'auraient pas ralliés à la cause du régent. Des concessions tardives, plutôt arrachées par la nécessité que faites avec cette spontanéité qui commande la reconnaissance, ne pouvaient être un lien bien fort entre le prince et ses sujets. Pourquoi, disaient-ils, si Marcel était coupable, n'osait-on détruire complètement son œuvre? et comment, s'il n'était pas coupable, ceux qui l'avaient soutenu méritaient-ils qu'on les punît, ou même qu on leur pardonnai ?
Ces raisons, qui ne manquaient pas de force, en auraient eu beaucoup sur les esprits, si une lutte ruineuse de deux années n'eût épuisé et abattu les Parisiens. Nul ne passe impunément par de si cruelles épreuves : pour les affronter de nouveau, il faut des âmes mieux trempées que ne le sont d'ordinaire celles du commun des hommes. Les luttes civiles ne se recommencent que par ceux qui n'ont pas vu la lamentable fin des précédentes. Si l'espoir, dans les choses de la vie privée, ne nous abandonne qu'à notre dernier soupir, il n'en est pas de même dans celles de la vie publique; nous le perdons après les premières déceptions de l'expérience, et le plus grand effort du courage est alors de souhaiter à nos enfants le patriotisme que nous n'avons plus.
Malheureusement, il y a peu de choses en ce monde qu'on puisse refaire, et les causes mêmes pour lesquelles les hommes donnent leur vie ont besoin, à chaque nouvel effort, de se présenter sous un aspect nouveau. Si l'on parvint plus tard à soulever le peuple, ce fut sous des prétextes différents, comme dans l'affaire des Maillotins ou celle des Cabochiens. Se flatter qu'au nom de Marcel les mêmes hommes qui avaient souffert avec lui, après lui et à cause de lui, reprendraient les armes pour le venger et tenter par leurs propres forces ce qu'il n'avait pu faire, c'était une illusion dont les suites étaient à craindre. Pour y réussir, ou l'essayer du moins, il ne fallait pas attendre que les souvenirs d'Etienne Marcel fussent moins vivants dans les âmes, et, d'un autre côté, l'on ne pouvait rien faire tant que Paris serait sous le coup de la réaction sanglante du 2 août.
Parisiens incarcérés. Tels étaient les embarras contradictoires où se trouvaient les derniers soutiens de la cause vaincue. Il leur fallut près de trois mois pour se rallier. C'est seulement vers la fin du mois d'octobre qu'ils se crurent prêts à reprendre l'offensive. Une conspiration allait éclater; averti à temps du danger, le régent fit mettre en prison dix-neuf Parisiens, dont plusieurs remplissaient des fonctions publiques (a5 octobre). C'étaient: Jean Gitl'art le boiteux. Nicolas Poret, frère sans doute de Jean Poret le jeune, tué avec Marcel; Jean et Girart Moret, Etienne de La Fontaine, argentier du roi; Pierre P>asselin, Jacques de Mantes, Jean de La Tour, Hélie Jourdain, Colin le Flamand , Jacques le Flamand, maître de la chambre des comptes; Hennequin le Flamand, Jean Gosselin, Jean Restable, Arnaull Roussel, Jacques du Castel, Jacques le Flamand, trésorier des guerres; Guillaume Lefèvre, Regnault de la Chambre, Pasquet le Flamand et Alain de Saint-Benoît, lequel Alain fut le lendemain délivré. La surprise fut extrême dans la ville, car les chefs du complot en avaient gardé le secret; mais ceux-là mêmes qui étaient restés le plus étrangers à tous ces projets y applaudirent hautement. Aux propos de la multitude, les mécontents prirent courage; quatre jours après, le 29 octobre, Jean Blondel, clerc de Paris, osa prendre la parole : il faisait sentir que c'était une vengeance de ce qui avait été fait au temps passé par ceux de Paris, en disant qu'on les prendrait ainsi les uns après les autres. Il invitait, en conséquence, le nouveau prévôt des marchands, Jean Culdoé, à se rendre au Louvre et à demander au régent de remettre les prisonniers en liberté, ou, du moins, de faire connaître les causes de leur détention.
Le peuple au Louvre. Le prudent Culdoé refusa de faire cette démarche : il n'enviait pas le sort de Marcel, dont il tenait la place. Le peuple résolut de passer outre. Entraîné par le courageux Blondel, il se rendit au Louvre et voulut que le duc de Normandie s'expliquât. La victoire récente de ce prince était si peu assurée encore, qu'il dut