CHAPITRE QUATORZIÈME
Ce qui confirme ces assertions, c'est que Pétrarque nous a iaissé de l'horrible Rétablissement situation où se trouvait Paris en i3Go un sombre et lugubre tableau Qu'on juge de ce qu'elle devait être deux ans plus tôt, au lendemain d'une victoire si disputée! On peut donc croire que le duc de Normandie vécut longtemps dans l'inquiétude et dans la crainte de fâcheux retours, puisqu'il ne se décida qu'assez tard à rétablir dans leurs charges les officiers royaux. Quoique destitués par les états, ils avaient déjà repris leurs fonctions, mais clandestinement et comme par tolérance. Le 27 mai 1 35g , dans une réunion de nouveaux états, convoqués pour entendre lecture d'un traité de paix avec l'Angleterre, mais où il vint très-peu de monde, soit par un reste de l'esprit d'opposition, soit parce que les Anglais et les Navarrais infestaient les chemins, le régent déclara qu'on avait injustement destitué vingt-deux de ses officiers, qu'il les avait toujours trouvés bons et loyaux, mais que l'éveque de Laon et les autres traîtres qui gouvernaient l'avaient contraint de les priver de leurs charges, et qu'il les y rétablissait (2). Cette réparation officielle, prudemment différée jusqu'alors, n'eut point de conséquences funestes pour l'autorité royale; cependant le parti populaire n'était pas encore tout à fait abattu, car au mois de décembre suivant éclatait la plus redoutable conjuration qu'on eût vue depuis Marcel, pour venger sa mémoire et ramener le gouvernement aux principes qu'il avait établis.
Martin Pisdoé fut le chef et l'âme de ce complot. On a vu plus haut qu'il avait complot de Pisdoé. reçu des lettres de rémission au prix d'une composition pécuniaire de sept cents llorins. Pour obtenir la même faveur, son frère aîné, Jean Pisdoé, en avait donné huit cents (3). Ils appartenaient à une famille de la bourgeoisie parisienne dont plusieurs membres avaient exercé en divers temps les magistratures municipales (4). Martin Pisdoé était changeur, fort riche et fort estimé. Il n'était donc point un de ces vulgaires agitateurs qui veulent tout gagner parce qu'ils n'ont rien à perdre :
col. 534.) — cr La comunanza fil mal contenta e morrrmorava; nia perpaura catuno, non havendo capo ira loro modo, soffersonoilnuovogastigamento del '■nuovo peccato, comportandolo senza altra novità, ~ più per servile pazienza che per honorare 0 piacere -al loro signore. * (Villani, etc., c. cix, col. 535.)
(l) Epist. rev. sen. X, 2, p. 867-878. (Voy. J.-V. Le Clerc, Discours sur le xiv' siècle, t. II, p. 86.)
m Grandes Chroniques, t. VI, p. i5i. i52. — Froissart, liv. I, part. 9, ch. xcix. — Ordonnances des rois de France, t. III, p. 345.
Grandes Chroniques, t. VI, p. ihk. — Très, des Chartes, reg. 86, f" 98 et 19g.
" Grandes Chroniques, t. VI. p. 166. — En
1276, on trouve pour la première fois un Guillaume Pisdoé, prévôt des marchands; en i3o5, un autre Pisdoé, portant le même prénom, exerce la même charge ; en 1 3 1 h , un Renauz Pisdoé était échevin; en 1 4i 5 et 1/117, au're Renauz Pisdoé, encore échevin. Nous ne prétendons pas, du reste . donner une liste complète de tous les membres de cette famille qui furent au nombre des magistrats municipaux de Paris. Elle semble avoir occupé une place plus considérable que celle d'Etienne Marcel, qui est le premier prévôt de ce nom qu'on rencontre dans les annales de la ville de Paris. (Voy. Le Roux de Lincy, Histoire de l'Hôtel de Ville de Paris, p. 2o3, et à l'App. n° 1. l'extrait des tailles en 1299 et i3i3.)
il fallait bien qu'il obéît à quelque conviction supérieure pour s'engager dans une entreprise où il risquait non-seulement sa vie, dont tous les aventuriers font volontiers le sacrifice, mais un bien-être assuré et jusqu'à l'avenir de ses enfants.
Martin Pisdoé avait conçu le dessein de se porter sur le Louvre, d'y mettre à mort les conseillers du régent qui paraissaient les plus dangereux, tandis que d'autres conjurés se répandraient sur les places publiques pour empêcher la populace dévouée à ce prince de s'y rassembler, enfin de rétablir le gouvernement des états, en forçant le duc de Normandie à s'y soumettre, sauf, s'il s'y refusait, à recourir au roi de Navarre. Les Grandes Chroniques admettent, au contraire, qu'un traité avec rc aucuns familiers et officiers du roi de Navarre pour cr trahir le roi de France, la ville de Paris et le régent, *» était le premier acte de cette conjuration; qu'on devait ensuite, en revenant du Louvre, tuer «tous ceux rr qu'on voudroit et après courir toute la ville et en prendre les places, afin que cries gens ne s'y pussent assembler n Qu'on fasse aussi grande qu'on voudra la part du meurtre, qui était dans les habitudes du temps, il sera toujours difficile d'admettre que Pisdoé voulût empêcher les Parisiens de se réunir; car sur qui donc aurait-il pu compter pour le succès de son dessein?
Dans les lettres de rémission délivrées au sujet de cette affaire, il est question de rc plusieurs des gens de monseigneur de Navarre ;r> il est donc probable que ce prince connaissait tous ces projets et qu'il était prêt à en profiter. Il voyait sans doute avec plaisir ses hommes d'armes, récemment réduits à l'inaction par la paix(2), trouver un emploi de leur temps, conforme à leur goût.
j«an le chavenatier. A Paris même, Pisdoé rencontra peu de personnes disposées à tenter avec lui l'aventure. Un des premiers à qui il s'adressa était Jean le Chavenatier, bourgeois de Paris et parent d'Etienne Marcel (3). Il lui rappela les liens de l'amitié et du sang pour l'exhorter à la vengeance; il ajouta que le prévôt et ses plus énergiques soutiens avaient été tués sans cause raisonnable, et que, si l'on voulait punir leurs meurtriers, on pouvait compter sur l'assistance des hommes d'armes du roi de Navarre. Jean le Chavenatier, homme prudent et avisé, répondit que l'entreprise ne pouvait réussir; que trop de gens s'étaient donnés au dauphin pour qu'on pût se flatter de les ramener ou de les réduire, et qu'il n'y aurait rien de si difficile que de distinguer les vrais coupables de ceux qu'avait entraînés la faiblesse ou la . timidité.
Les lettres de rémission qui rapportent ces discours ajoutent que Jean le Cha-
w Grandes Chroniques , t. VI, p. 166, 167.
(L>) Paix conclue, au mois d'août i35o,, entre le régent et le roi de Navarre. (Voy. ci-après dans ce même chapitre, p. 335.)
<3) Jean le Chavenatier avait épouse Acleline,
fille de Martin Marcel , qui figure pour 8 livres au rôle de la taille de 1299 (p. 18). Mais il ne paraît pas possible d'établir le degré de parenté entre Martin et Étienne Marcel. (Arch. Nat. Olim, reg. k . f° 295. — Note de M. de Coetlogon.)