‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 168 sur 186 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

venatier reprochait à Martin Pisdoé une conspiration qui devait le déshonorer pour toujours; mais ces paroles s'accordent mal avec celles qui précèdent, et l'on avouera qu'elles sont bien invraisemblables dans la bouche d'un ami et d'un parent de Marcel. La nature même du document fait bien voir que le secrétaire du régent, rédacteur de la lettre, les a imaginées, soit par suite de cet usage qui met partout de banales protestations d'amour pour les princes, soit afin de mieux établir l'innocence de l'homme à qui l'on voulait pardonner. Jean le Chavenatier reculait devant les difficultés d'une entreprise dont l'heureux succès lui semblait impossible, plutôt que par fidélité au régent : les raisons qu'il donnait pour se tenir à l'écart n'étaient pas sérieuses, car on pourrait les opposer également à toutes les conjurations. En pareil cas, il n'y a jamais qu'un petit nombre de personnes qui prennent l'initiative; mais il suffit de leur audace pour décider les uns, et, si elle réussit , pour soumettre les autres par la peur. Supposer que les hommes se croient engagés par leur passé et par leurs serments, c'est leur faire trop d'honneur; si Martin Pisdoé avait réussi, ceux qui avaient trempé leurs mains dans le sang de Marcel et de ses amis eussent été les premiers à saluer le vainqueur de leurs acclamations; ils auraient rappelé avec orgueil l'appui qu'ils avaient prêté naguère au prévôt des marchands et au gouvernement des états.

Jean le Chavenatier, n'ayant pu retenir Pisdoé , lui promit du moins le silence Trahison

'il r t\ i n de Denys le Paumiei

et sut tenir sa promesse. D autres montrèrent moins de loyauté. Denys le Paumier écouta sans mot dire les propositions qui lui furent faites; puis il se rendit à Melun, où se trouvait le régent, afin de lui révéler tout ce qu'il venait d'apprendre. Le régent lui donna l'ordre de prêter l'oreille, comme parle passé, à toutes les confidences de Pisdoé, afin de lui arracher jusqu'aux moindres secrets de la conjuration. Le délateur obéit, et obtint en récompense cent livres de rente. Quand on sut tout ce qu'on voulait savoir, Martin Pisdoé et Jean le Chavenatier furent jetés en prison.

Pisdoé comparut au Louvre devant le grand conseil du régent et fut COU- Supplice de Pisdoé. fronté avec Denys le Paumier. Il n'attendit point, pour faire des aveux, qu'on le mit à la question, et ne fit d'efforts que pour disculper Jean le Chavenatier; il rapporta fidèlement toutes les instances que celui-ci avait faites pour le détourner de son dessein. C'est un bien fort argument pour sauver la tête d'autrui que de sacrifier la sienne : Pisdoé eut, avant de mourir, la joie d'apprendre que Jean le Chavenatier venait d'être remis en liberté11'. Quant à lui, il attendit courageusement sa destinée. Le lundi 3o décembre, il fut exécuté aux halles. On lui coupa la tète, les bras, les cuisses; tous ses membres furent exposés séparément : la tète

!) Très, des Chartes , reg. 90 . fos 1 93 v° et 1 88. — Secousse , Mém. sur Charles te Mauvais , p. 1 60 . 1 6-i .

sur ie pilori des halles, le reste hors des quatre portes principales de Paris, à quatre potences faites exprès W.

Tel fut le dernier effort des plus ardents amis de Marcel pour le venger et laire régner ses idées. Quant à ceux qui, plus tièdes, désespéraient de l'avenir et se résignaient par découragement, ils n'en furent pas moins persécutés. On en peut voir un exemple dans le sort de l'évêque de Laon. Mais, pour l'atteindre, il avait fallu vaincre d'abord le roi de Navarre, qui ne se lassait pas de se défendre et de conjurer (2).

La défaite de ce prince ne fut point consommée par les armes du régent , elle fut l'œuvre de l'opinion publique, qui regardait le Navarrais comme le principal perturbateur du royaume. La situation de la France était effroyable, et, parce qu il empêchait les arrivages de la Seine, il semblait qu'il fût l'unique auteur de tant de maux divers. La famine, qui dura quatre ans, commençait à sévir; le petit peuple mourait en foule, et les prélats eux-mêmes se voyaient forcés de renoncer à ce luxe dont ils donnaient l'exemple. Les excès de la soldatesque n'étaient pas moindres qu'au lendemain de la Jacquerie. Le régent ne pouvait plus dire, pour excuser son inertie, que la bourgeoisie parisienne faisait obstacle à soi» gouvernement; qu'imaginait-il cependant pour venir au secours des populations décimées par la guerre et par la faim? Il ordonnait de no sonner qu'une cloche pour les offices religieux, et d'en sonner deux pour donner l'alarme à l'approche des ennemis, «Anglois, Navarrois ou gens des compagnies (3J. n

Ce n'était pas sans raison que le peuple associait dans sa haine les hommes d'armes du roi de Navarre avec les brigands et les Anglais, car Charles le Mauvais recrutait les soutiens de sa puissance parmi les compagnies, et puisait, au besoin, dans le trésor du roi d'Angleterre. H se vit donc abandonné peu à peu de tous ceux de ses anciens partisans qu'il n'avait pas à sa solde, car il n'était plus pour la France que le roi des grandes compagnies. La ville d'Amiens, autrefois si fidèle à sa cause, donna elle-même l'exemple de la défection. Jean de Picquigny, ayanl voulu s'en emparer au nom de son maître, les habitants se soulevèrent et donnèrent le temps au comte de Saint-Pol d'arriver de Corbie et de repousser les

(l' La famille Pisdoé continua, paraît-il , de faire de l'opposition et d'être mal notée. Denys le Paumier, au contraire, obtint des récompenses.

(2) Il y a , au Trésor des Chartes , de curieuses lettres de rémission accordées au chanoine Jean Danel.

(3) Très, des Chartes , reg. 86 , f° 1 2 1 . — N'ayant plus à compter que sur lui-même, le peuple appre- 1 lait à se défendre. Le cont inuateur de Nangis (p. 289) nous a conservé l'épisode héroïque, et tout nouveau dans notre histoire, de ce Grand Ferré, comme on

l appelait. qui, dans une mêlée, assommait plus de quarante Anglais , et , mourant de la fièvre pour avoir bu de l'eau très-froide quand il avait chaud, tuait encore cinq Anglais sur douze qui, le sachant malade, étaient venus lâchement l'attaquer sur son lit de mort. Cette lutte inégale et glorieuse est trop en dehors de notre sujet pour que nous en donnions ici les détails. On les trouvera, du reste, dans tous les historiens. (Voy. notamment M. Henri Martin. Histoire de France, h' édit. t. V, p. 217.)

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