CHAPITRE PREMIER
trois ordres commencèrent à envoyer des députés de leur choix W. Avant même leur réunion, il fut promis qu'on remédierait aux abus, et que, si l'aide était accordée, on frapperait une forte monnaie, à laquelle il ne serait plus fait de changements. Comme le pouvoir royal avait toujours revendiqué le droit de remanier les monnaies, l'abandon spontané qu'il en faisait pouvait paraître une concession considérable, et une avance marquée à un sentiment reconnu universel.
Par une vague prévision de l'ascendant qu'ils y prendraient, plutôt que par Principaux Apurés obéissance, les députés de ces provinces s'y rendirent en grand nombre : le Poitou, l'Auvergne, le Limousin, le Périgord, le Lyonnais, suivant l'exemple des pays du nord, avaient envoyé les leurs. Ainsi, cette assemblée se trouva une des plus importantes qu'on eût encore vues. Des hommes d'un grand mérite et d'une haute intelligence y représentaient les trois ordres. Parmi les princes de la famille royale on voyait le roi de Navarre, qui, par les ressources de son esprit, comme par celles d'une parole aussi persuasive qu'abondante, avait une forte action sur les hommes dans les conseils, dans les assemblées, dans les places publiques. Aimé des grands et des petits, pour ses insinuantes avances et, tout ensemble, pour son opposition au roi son beau-père, il semblait plus propre que personne à réunir, s'il était possible, et comme il l'avait déjà fait, tous les députés dans un même sentiment. Gauthier de Brienne, duc d'Athènes, aventurier célèbre, parlait au nom de la noblesse, et Jean de Graon, archevêque de Reims, au nom du clergé. A côté de ce prélat, esprit souple et prudent, qui savait se tirer des mauvais pas et même en tirer les autres, siégeaient des hommes entourés de l'estime publique, entre autres Robert Le Coq, évêque de Laon, et Robert de Corbie, maître en divinité. Enfin la ville de Paris avait envoyé le prévôt des marchands, Etienne Marcel, qui fut l'âme de cette grande assemblée.
Le personnage important qu'il y fit ne s'expliquerait pas par la supériorité de Marchandise u-eiw ses talents, si grande qu'on la suppose : la charge qu'il exerçait le mettait au premier rang. La municipalité de Paris, dont le prévôt des marchands était le chef, tirait son origine d'une confrérie commerciale dite la marchandise de Veau, qui avait obtenu de Philippe-Auguste, en 1 192, le privilège exclusif de conduire par eau les denrées à Paris, et qui rappelait par son titre comme par ses occupations les nautœ Parisiaci des premiers siècles de notre ère. La marchandise de l'eau possédait seule le droit de navigation sur la Seine, en amont et en aval de Paris, depuis Auxerre jusqu'à Mantes. Tous les objets de commerce qui arrivaient dans l'une de ces deux villes et qu'on voulait envoyer à Paris devaient passer sur les bateaux de la confrérie. Les bénéfices considérables que ce monopole rapportait
(l) J.-V. Le Clerc. Discours sur le xiv' siècle, t. 1. p. a55.
auraient pu donner à la royauté l'idée de se les approprier en faisant les frais de l'entreprise; niais les bourgeois qui en profitaient conjurèrent ce danger en offrant de partager les profits; et nos rois, recevant ainsi de grosses sommes sans s'être donné aucun mal, n'eurent garde, pour les doubler, de se mettre sur les bras tous les embarras d'un tel négoce. Cette sorte d'association avec le gouvernement eut pour effet d'accroître rapidement la puissance de la marchandise de l'eau, qui ne tarda pas à prendre la place de l'ancienne municipalité, dont l'origine remontait jusqu'à l'administration romaine, et poussa la confiance en ses forces jusqu'à se former en tribunal pour juger tous les procès auxquels donnait lieu le commerce par eau, c'est-à-dire jusqu'à se faire juge et partie.
Le chef de cette redoutable corporation portait le titre de prévôt des marchands de l'eau ou de la confrérie aux marchands. Plus tard, d'autres corps de métiers prirent le pas sur les marchands de l'eau; il y en eut bientôt six, parmi lesquels les drapiers occupaient le premier rang Chaque corps avait son prévôt; mais on sentit bientôt le besoin de s'unir, afin que la bourgeoisie devînt une puissance, et qu'elle pût lutter sans désavantage contre ses rivaux. Les différents métiers se donnèrent, à cet effet, outre leurs magistrats particuliers, des magistrats généraux, en quelque sorte, dont la juridiction s'étendait sur toutes les corporations de la bourgeoisie. On porta à quatre le nombre de ces officiers, et on les nomma échevins. Placés sous la présidence d'un cinquième, qui était le prévôt des marchands, ils avaient mission de veiller aux intérêts communs des différents corps de métiers, et, par suite, de la ville même. Ils administraient avec le concours de deux clercs ou chefs de service, et de vingt-quatre prud'hommes, pris parmi les plus anciens et les plus âgés des bourgeois.
Choisi pour deux ans par le corps de ville sur une liste de quatre candidats que présentaient les chefs des métiers et les plus riches marchands, le prévôt avait à ses ordres des serviteurs ou sergents et d'autres officiers subalternes qu'il nommait lui-même et qui étaient chargés d'exécuter ou de faire exécuter ses décisions et celles des échevins. Il avait l'administration des revenus de la ville, des denrées nécessaires à la vie, des remparts et des portes, l'inspection des rues, des quais, des ponts, des eaux et fontaines, la perception de la taille, des octrois et autres impôts passagers.
lI) Ordonnances des rois de France, t. III, p. 58a. — Ces six corps de métiers étaient les drapiers , les épiciers, les merciers, les pelletiers , les bonnetiers et les orfèvres. Sauvai (Antiquités de Paris, t. II, p. A71) et Jaillot (Recherches sur Paris, t. I, p. 45) prouvent que, dès 1 1 83 , les drapiers agissaient déjà comme communauté. — D'après une ordonnance de Jean, à la date de 1362. il faudrait
admettre 1 188 au lieu de 1 1 83 : rrOye la supplication à nous faicle par noz bien amez les maislres tr et confrères de la draperie de nostre bonne ville rrde Paris, contenant comme ès environ l'an mil «cent quatre vint et huit , ou mois de décembre, la tfconfrairie de la dicte draperie a esté commencée." (Voy. Bibliothèque de l'Ecole des chartes, ie série { t. V, p. /.76.)