‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 170 sur 186 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

dessein, c'est que, dans l'intervalle, le régent subit toutes ses conditions. Après Traité de Brétigny.

avoir fait repousser par les étals généraux le honteux traité de Londres (25 mai

1369), ce prince signa celui de Brétigny (8 mai i36o), qui ne l'était guère

moins, car il laissait la France plus petite qu'au temps de Philippe-Auguste. Les

discordes intérieures, la rivalité de deux princes qui n'auraient dû se rencontrer

sur les marches du trône que pour s'unir, enfin l'épuisement du royaume, avaient

rendu ces concessions nécessaires.

Le retour du roi Jean marque le terme, sinon des intrigues, au moins du rôle politique de son gendre. Charles de Navarre n'a plus les mêmes raisons ni les mêmes moyens d'agiter la France qu'au temps où l'absence du roi et l'anarchie intérieure semblaient autoriser toutes les prétentions et ne laisser de droits qu'aux hommes dont les talents et l'activité pouvaient tout sauver. Il vécut encore vingtsix ans, jusqu'en i386, trop souvent accusé d'empoisonnements et de meurtres pour qu'on l'en puisse toujours croire innocent. Mais quels sont ceux dont il fut vraiment coupable? C'est ce qu'il n'est pas toujours facile de dire, tant les assertions sont dénuées de preuves, incohérentes, mal d'accord entre elles. S'il en fallait croire Froissart, le roi de Navarre aurait donné du poison à son cousin, encore duc de Normandie : «et fut si avant mené, dit ce chroniqueur, que les ff cheveux de la tête lui churent tous, et les ongles des mains et des pieds; et redevint aussi maigre qu'un bâton, et n'y trouvoit-on point de remède m.n Christine de Pisan fait mention aussi ce d'une très-griève et longue maladie v qu'eut ce prince, ce depuis le temps de son couronnement, étant encore en fleur de jeuce nesse, et dont tant fut affoibli et débilité, que toute sa vie demeura très-pâle et et très-maigre, et sa complexion moult dangereuse de fièvres et de froidure d'estortmac; et avec ce, il lui resta de la dite maladie la main droite si enflée que pensante chose lui eût été non possible à manier; et convint, le demeurant de sa trvie, user en danger de médecins®, n Quant à la cause, elle l'ignore®, et cette tentative criminelle n'est point rappelée, à l'occasion d'une autre qui eut lieu, dit-on, en 1377, dans le procès instruit contre Jacques de Rue et Pierre du Tertre, serviteurs de Charles le Mauvais. Les dépositions de ces deux inculpés sont si peu claires et si peu concordantes, qu'elles ont inspiré des doutes sur le l'ail lui-même à nos meilleurs historiens ®. En i38/i, ce prince était encore accusé

Froissart, tiv. II, ch. lxx.

2 Christine de Pisan, •>.* partie, ch. \, t. II, p. lit.

(3) ff A quel cause luy vint, je ne sçay.» (Ibid.)

(1) M. Henri Martin , t. V, iiv. XXXI. — Il convient de reconnaître que, pour Christine de Pisan, le crime est avéré : rr Fu trouvé en un coffret d'icellui '■'Jacques de Paie) certains rolles, en manière de

«mémoires, des voyes qu'il devoit tenir, avec layde rrde plusieurs autres (Ficelle traitreuse aliance rradherez avec cellui prince de qui estoit cellui à ce •r commis, pour la mort et destruction du dit sage rrroy Charles.. . . Confessèrent entièrement, de leur rr bonne voulenté, sans contrainte, toute la faulse marrchination. n (Christine de Pisan, 3e partie, ch. mi. t. II. p. 122.)

d'avoir voulu empoisonner le nouveau roi de France, Charles VI, et avec lui les princes du sangt1'. Comment, si toutes ces accusations étaient fondées, un tel parent ne fut-il pas traité comme un ennemi public, sinon comme un vulgaire criminel? On le voit pourtant, toutes les fois qu'il n'est pas en guerre avec la couronne, en recevoir des villes ou des provinces, faire avec elle de continuels échanges. Ses ennemis, qui ont seuls raconté sa vie, lui donnent une fin tragique, s., mon. où ils ne manquent pas de voir le doigt de Dieu. Ils racontent que ses médecins, profitant de la découverte récente d'un alchimiste, faisaient coucher leur maître, pour lui rendre des forces, dans des draps imbibés d'eau-de-vie et cousus sur lui. Une nuit, le valet qui cousait les draps, au lieu de rompre le fil, voulut le brûler; le drap s'enflamma et fit au roi d'horribles brûlures dont il mourut au bout de quelques jours. La vengeance céleste aurait aussi frappé Jean de Picquigny : s'il faut en croire Zantfliet, ce seigneur, devenu furieux, se dévorait lui-même les membres; plein d'horreur h ce spectacle, un chambellan finit par l'étrangler. C'est une habitude trop commune de chercher dans la manière dont meurent les hommes qu'on n'aime pas une marque de la réprobation divine; il y a peu de personnages dans l'histoire, dès qu'ils ont excité des haines religieuses ou politiques, pour qui l'on n'anticipe sur l'heure présumée du châtiment. La mort de Picquigny rend suspect le récit qu'on fait de celle de son maître, et l'on est surpris que l'évêque de Dax, ministre du roi de Navarre, en la rapportant à la reine Blanche, sœur de ce prince et veuve de Philippe de Valois, n'ait pas seulement fait mention de telles souffrances et d'une fin si extraordinaire (2).

Lerégcnt devenu roi. Il était réservé au régent de mieux finir qu'il n'avait commencé. S'il conserva contre la mémoire d'Etienne Marcel une implacable rancune, s'il refusa, en i 3 G 7 . de payer les créanciers auxquels l'infortuné prévôt avait fait quelques emprunts au nom de la municipalité de Paris, pour les besoins publics (3), s'il établit l'impôt

(1) Voyez, sur tous ces faits, Secousse , Mémoires pour servir à l'histoire de Charles le Mauvais.

(2) Chronique des religieux de Saint-Denis , liv. V II, ch. xn, éd. Bellaguet, dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France. — Froissart (liv. III, ch. xcvi) rapporte les faits un peu différemment : ff Quand il fut couché, il commença à rr trembler de froid, et ne se pouvoit échauffer, car f jà avoit-il grand âge et environ soixante ans ( 55 ff seulement ) ; et avoit-on d'usage que, pour le rérr chauffer en son lit et le faire suer, on houtoit une rrhuccine d'airain et lui soullloit-on air volant. On rrdit quec'étoit eau ardente, et que cela le réchaufrrfoit et le faisoit suer. Si comme on avoit fait autrefois, sans lui faire mal ni déplaisir de son corps

rr ni de sa personne, adonc on lui lit comme on avoit rrde coutume; mais lors se tourna la chose en pis rrpour le roi, ainsi que Dieu ou le diable le voulrrdrent, car flambe ardente se bouta en ce lit, entre rrles linceulx, par telle manière que le roi , qui étoil rr là couché et enveloppé entre ces linceulx, fut atrr teint de cette flambe. On n'y put oncque venir à rr temps, ni lui secourir, qu'il ne fût tout ars jusqu'à rr lo boudiné; mais pour ce ne mourut pas si trèsrr tôt. Ainsi vesquit quinze jours en grand'peine et rren grand'misère ; ni surgien ni médecin n'y purrrent oncques remédier, qu'il n'en mourut."

(3) Lettres de Vincennes , 2 juillet 1 867. — Reg. A de l'Hôtel de Ville de Paris, f° 78 v". — Secousse, Mcm. -sur Charles le Mauvais, t. II , p. 9.9 1 .

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