‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 22 sur 186 · CHAPITRE PREMIER. M · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER. M

Si celte promesse eût été sincère, elle aurait soulagé le pays d'un des fléaux qu'il supportait avec le plus d'impatience; car elle engageait, dans la réalité, le pouvoir royal à renoncer au droit de remaniement qu'il avait toujours prétendu sur les monnaies. Qu'un tel sacrifice fût nécessaire pour désarmer l'opposition naissante, cela ne saurait être contesté; mais l'offrir avant même qu'il fût demandé, c'était soumettre la royauté aux états, et par là faire naître le danger qu'on redoutait. Il eût été plus habile de se tenir sur la réserve, d'attendre et d'écouter les doléances du pays, pour accorder ensuite aux états, à titre de gracieuse concession, une partie de ce qu'ils auraient demandé. Mais tant de calcul ne pouvait entrer dans la tête de Jean ni de ses conseillers favoris. Semblable à un enfant qui donnerait tout ce qu'il a pour le peu qu'il désire, ce prince eût livré, comme il le fit plus tard, la moitié de son royaume pour jouir librement de l'autre. En laissant trop voir ce qu'il souhaitait, il fournit des armes à ceux précisément qu'il voulait désarmer, et leur donna la mesure de ce qu'ils pourraient oser.

Les députés n'étaient venus aux états qu'avec des idées vagues de réformes. Quand ils virent que le roi se rendait à merci, ils prirent de la hardiesse, et les principaux d'entre eux tombèrent d'accord, sans presque avoir besoin de s'entendre. Jean de Craon, archevêque de Reims, parla pour le clergé, et Gauthier de Brienne, duc d'Athènes, pour la noblesse. Etienne Marcel déclara, au nom des bonnes villes, que ceux de son ordre voulaient vivre et mourir avec le roi, et qu'ils étaient déterminés à omettre corps et avoir en son service. r> Rien, comme on voit, ne ressemblait moins à une conjuration : pour le moment, il n'y en avait pas l'ombre.

La déclaration faite n'excluait point les réformes qu'on se réservait de proposer, et qui étaient le meilleur moyen d'affermir le pouvoir d'un roi qui s'était offert lui-même à réprimer les abus; mais elle dut contribuer à l'accord si surprenant qui s'établit entre les trois ordres , malgré leurs séculaires inimitiés. Cet accord était, d'ailleurs, rendu plus facile par le mécontentement universel qu'avait provoqué le détestable, l'arbitraire gouvernement de Jean le Bon; par la popularité de Charles le Mauvais, bien vu des nobles à cause de sa naissance, et des petites gens à cause de ses efforts pour leur plaire , résolu à contrarier en toute occasion son beau-père pour venger ses injures et servir son ambition , enfin par la supériorité d'esprit et de vues qu'apportaient dans 1 accomplissement de la tache commune les chefs de la bourgeoisie, comme les membres du clergé qui parlaient et marchaient avec eux. Il n'en fallait pas davantage pour assurer le succès momentané des réformes proposées.

La première fut que, contrairement à l'usage, les trois ordres pussent délil je— Héuuion rer ensemble; mais on ne saurait dire qui en ht la motion. La noblesse et le haut clergé ne s'y associèrent que parce qu'on ne prévoyait pas encore que l'assemblée des députés du tiers pût prétendre au gouvernement. Persuadés qu'il ne serait

question (Vautre chose, dans les délibérations communes, que de donner au roi les sommes qu'il demandait, les deux ordres privilégiés espéraient qu'un vote des états, solennel et unanime, aurait plus d'effet pour vaincre les résistances qu'opposaient les provinces chaque fois qu'on leur voulait tirer de l'argent. Quant aux chefs du tiers, ils avaient tout avantage à ne pas rester dans un isolement qui les reléguait au troisième rang. Au contraire, réunis à ces nobles qui n'avaient goût, pour la plupart, qu'aux tournois, à la chasse, à la guerre; à ces évêques, à ces prêtres, principaux dépositaires du savoir en ce temps-là, et plus portés vers le tiers état, qui avait besoin de leur appui, que vers la noblesse, qui leur disputait l'autorité; à ces légistes, enfin, à qui les encouragements de Philippe le Bel avaient appris l'usage qu'on pouvait faire des textes, et qui gardaient, dans les débats de la politique et de l'administration, le souvenir de leur origine roturière, les bourgeois, exercés aux fonctions municipales, semblaient assurés d'une part plus grande d'autorité. Cette mesure, d'ailleurs, n'avait point l'importance qu'elle a eue quelques siècles plus tard, car il n'était nullement question de voter par tête, et d'assurer ainsi le triomphe de la bourgeoisie, dont les députés étaient de beaucoup les plus nombreux. Les deux ordres privilégiés, convaincus, dans le principe, qu'elle ne s'occuperait d'autre chose que d'accorder et d'établir l'aide demandée, voyaient dans une délibération en commun l'avantage de vaincre, par un vote solennel, les résistances que pouvaient opposer les provinces. Mais, quels qu'aient été le but poursuivi et le but atteint, il est impossible de ne pas remarquer qu'à leur insu nobles et prélats faisaient un premier pas dans la voie de l'égalité entre les trois ordres.

On voudrait connaître le détail de ces délibérations importantes par lesquelles, en un mois, les états mirent la main à tout et posèrent les fondements d'une administration plus sage et plus équitable. Malheureusement, ni Froissart, si prolixe quand il parle des chevaliers et des dames, ni même les autres chroniqueurs, moins agréables, mais moins frivoles, n'accordent leur attention aux efforts si nouveaux de ces hardis précurseurs de la démocratie, pour introduire dans le gouvernement du royaume l'ordre et la régularité qu'ils essayaient de mettre dans le gouvernement de leurs villes comme dans celui de leurs propres affaires. Il faut donc que l'histoire procède par induction, et qu'elle remonte des résultats connus aux débats qui les ont préparés.

simaiion <iu royaume On peut juger quelle fut la surprise de ces bourgeois lorsqu'ils eurent entre pariesétats. leurs mains les comptes de l'administration publique , qu'ils avaient obtenu qu'on leur soumît. Us y virent ce que le trésor était vide, que le payement de toutes rcles dettes était suspendu, que les arsenaux étaient sans munitions, les troupes cr dispersées et découragées'1', n Ils ne pouvaient que difficilement se reconnaître

l1' Sismondi, Histoire des Français, t. X, p. kk5, chap. vin; Paris, 1828.

Page 1