‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 29 sur 186 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

de répandre, par des relations de tous les jours, les premiers germes de la civilisation moderne dont ils étaient dépositaires, aucun des autres maux n'eût paru incurable , et l'œuvre des états n'aurait pas manqué du concours des peuples. Les Anglais, qui ne pouvaient être pour lors très-différents de nous par leur génie national, puisque la conquête de leur île par les Normands remontait à trois siècles à peine, ne jetaient-ils pas, dès lors, les fondements de leurs libertés? Et si l'édifice n'a pas été renversé cbez eux presque aussitôt qu'élevé , c'est que la noblesse y fut plus sage qu'en France et proposa des réformes devenues nécessaires, au lieu de les combattre; c'est qu'un heureux hasard préserva nos voisins de subir ces invasions désastreuses qu'ils portaient eux-mêmes au dehors, et leur permit de régler leur organisation intérieure sans en être détournés par des soins plus pressants. Pour les mêmes raisons, les états de 1 3 5 5 ne réussirent pas à défendre la petite propriété contre les envahissements continuels de la grande, ce qui était pourtant le premier besoin de cette société aux abois, puisqu'on aurait relevé par là les hommes de condition inférieure, dont les progrès sont si nécessaires à la puissance et à la gloire d'une nation; mais comment aurait-on persuadé à ceux qui possédaient peu de s'attacher à des champs dont ils ne recueillaient pas les moissons et à des chaumières qui n'étaient jamais pour eux un asile assuré? Piuinés par les seigneurs, les brigands ou les ennemis, ils ne pouvaient que s'applaudir de vendre, dans l'occasion, ce qui leur restait encore et qu'on leur eût bientôt pris. Les états firent du moins, à cet égard, ce qui était immédiatement possible, en supprimant les juridictions extraordinaires, le droit de prise ou de réquisition forcée pour le service du roi; ils pensèrent aussi au commerce, en obligeant les officiers royaux à renoncer à l'odieux monopole qu'ils exerçaient à la faveur de leur titre et de leurs fonctions.

Ce qui parait manquer dans ces étonnantes réformes, c'est un juste sentiment de la pondération des pouvoirs, condition nécessaire de toute liberté. On se représente mal un roi absolu donnant l'ordre de lui désobéir, s'il revient sur ses commandements, s'engageant par serment, ainsi que ses officiers, à ne point détourner un denier des subsides votés pour la guerre, et une assemblée d'états décidant, sans lui demander son aveu, non-seulement qu'ils seront perçus par les receveurs qu'elle aura nommés, mais encore qu'ils resteront entre leurs mains. C'est une confusion singulière entre les systèmes de la monarchie despotique et de la monarchie limitée et sous conditions, avec celui du pouvoir souverain d'une assemblée qui réunit entre ses mains le législatif et l'exécutif.

Toutefois, loin d'admettre avec quelques historiens que les états de 1 3 5 5 eurent peu de lumières, il faut louer, eu égard au temps, l'intelligence politique dont ils firent preuve. Elle est si manifeste qu'en 1 358 , dans une assemblée partielle réunie à Compiègne par le Dauphin, et où ne parurent point les députés

5/i ÉTIENNE MARCEL.

du tiers, la plupart des mesures prises par les états de 1 3 5 5 furent confirmées et promulguées de nouveau. Par où l'on voit que, si les actes se ressentirent trop souvent, dans une situation critique, de la violence ordinaire des mœurs en ce temps-là, les réformes proposées restèrent, en général, dans ces prudentes limites où les ordres privilégiés et le pouvoir royal pouvaient les accepter.

Ariorai Il est plus véritable de dire que l'éloquence politique était encore dans l'en-

dans l'enfance . \ 1 / . . ,,

lance. 11 n'en pouvait être autrement, puisque depuis si peu d'années le tiers étal se voyait appelé à défendre sa cause par la parole, «par le plaît, n comme disaient les fabliaux. La prédication chrétienne, qui depuis si longtemps s'adressail aux peuples, restait elle-même dans une sorte de barbarie dont les plus illustres orateurs ne savaient s'affranchir: Gerson, un des pères de notre église nationale, se perdait en des divisions infinies, embarrassait ses plus vives images du fatras le plus bizarre, et ne reculait pas devant les allégories les plus forcées, devant les plus déraisonnables inventions. Il faisait d'Adam le fondateur de l'université de Paris, où il le fixait, en le faisant passer par l'Egypte, par Athènes et par Rome. La plupart de ces défauts étaient reproduits, comme autant de beautés, par l'éloquence civile à ses débuts, surtout les citations incessantes des textes saints; et alors même qu'elle s'essayait à parler un langage plus simple, plus propre aux affaires, c'est-à-dire moins chargé d'une érudition indigeste, sans raison et sans goût, elle tombait dans une diffusion incroyable, dont tous les écrits du temps portent la marque, non-seulement les « lettres royaux, n où les mêmes formes prolixes se reproduisent à satiété, mais encore les écrits qui avaient pour objet de persuader les peuples, deux lettres, par exemple, d'Etienne Marcel et une de Charles le Mauvais, où doit se retrouver tout l'art du temps. Si le roi de Navarre, si l'échevin Charles Toussac, si le clerc Pierre de Corbie, si l'évêque Le Coq passèrent pour éloquents, c'est qu'en un siècle où ceux qui s'adressaient à la foule ne lui parlaient qu'en latin ou dans un langage à moitié latin, elle était charmée d'entendre prononcer avec une facile abondance des paroles françaises qu'elle comprenait. Par le peu d'usage, par le médiocre usage qu'on fit de la parole, il est facile de voir combien nos pères du xivc siècle étaient éloignés des conditions d'un Etat démocratique : c'est le propre des gouvernements concentrés dans les cabinets et dans les chancelleries de marquer du mépris pour ce moyen de gagner les hommes. Chez les Athéniens, dit Fénelon, tout dépendait du peuple, tandis que le peuple lui-même dépendait de la parole.

États di 1 356 Le icr mars de l'année 1 356 était, comme on l'a vu, le jour fixé pour l'ouverture d'une nouvelle session. Les députés s'y rendirent en moindre nombre qu'à la précédente. Trop peu de temps s'était écoulé pour que les plus pauvres ne regardassent pas à la dépense, qui était considérable, et les plus timides aux

Page 1