‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 30 sur 186 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

dangers d'un troisième et d'un quatrième voyage à travers des provinces infestées par les brigands ou les ennemis. Quelques-uns, enfin, des villes de Normandie et de Picardie, furent retenus par l'opposition de leurs commettants aux mesures financières qui avaient été prises. Toutefois les représentants du tiers furent encore les plus nombreux. Les absents appartenaient surtout aux deux autres ordres : la noblesse de Normandie se montrait indignée de la nouvelle répartition de l'impôt, parce qu'elle frappait la propriété foncière; le clergé avait fait parvenir au roi sos doléances par l'intermédiaire du pape Innocent VI, et se plaignait de perdre ses immunités séculaires; il refusait de payer les subsides et suspendait tout service divin jusqu'à ce qu'on eût fait droit à ses réclamations, ne craignant pas d'user, pour un intérêt tout matériel, des armes spirituelles que les croyances du temps mettaient entre ses mains

11 n'y a point de changements qui excitent plus de colère dans une nation Mécontentement que ceux qui modifient l'administration des finances sans apporter un soulage- pa.

. les réformes financières.

ment sensible aux maux des peuples, et Ion ny saurait regarder de trop près avant de modifier ce qu'on appelle aujourd'hui l'assiette de l'impôt. Les états le virent bien par l'expérience. Ceux des députés qui étaient revenus, pour assister à la session nouvelle arrivaient chargés des vives réclamations de leurs mandataires sur la gabelle et la taxe des ventes. Plusieurs villes refusaient de payer; d'autres se livrèrent, à ce sujet, aux plus coupables violences. Le 6 mars, à Arras, comme les receveurs nommés au mois de décembre voulaient lever l'impôt, les petites gens se soulevèrent, mirent à mort dix-sept de leurs concitoyens les plus notables, et, quelques jours après, quatre autres encore, parce que ces infortunés étaient d'avis qu'il fallait obéir aux états. Les meneurs condamnèrent ensuite au bannissement ceux qui leur portaient ombrage et dont ils avaient épargné les jours; ils restèrent maîtres de la ville soulevée jusqu'au 27 avril. Ce fut seulement alors, sans qu'on puisse comprendre la raison d'un si long retard. qu'Arnoul d'Audeneham, envoyé par le roi, se présenta devant Arras pour y rétablir l'ordre : il fit couper la tète à vingt des révoltés et retint le reste fit prison, jusqu'à ce qu'il plût à Jean de prononcer sur leur sort. Dans d'autres villes le mécontentement se réduisit à quelques manifestations inolïensives, presque aussitôt apaisées ®.

A Rouen, une des villes les plus importantes, les choses se passèrent un peu Pan autrement. Les habitants parurent peu touchés de cette promesse tant de fois ie roi de Ni violée qu'on ne détournerait rien des subsides votés pour la guerre, et beaucoup du surcroît de charges qui leur était imposé. Du comte d'Harcourt, «qui étoit si

(1) Voy. Raynaldi Annal, eccl. ann. i356. éd. du Panthéon littéraire, par Buchon. — Chroniqut

(2) Froissarl, liv.l, part. 2, chap. xx, 1. 1, p. 32-2 ; d'Arras, 1766, in-A".

te bien vu de ceux de Rouen, n ils reçoivent le conseil de rejeter l'impôt et ils se laissent aisément persuader. Jean, qui les sait redoutables, nose les contraindre, et, pour les gagner en les flattant, il nomme son fils aîné duc de Normandie. Ce ne sont point les fêtes qui manquent pour faire accueil au jeune prince; mais, en lui adressant la harangue de bienvenue, Simon Baudry, habile clerc et chanoine de Lisieux, lui rappelle les droits et les libertés de la province, le supplie d'en imposer à tous et de s'en imposer à lui-même le respect. C'est en vain que le nouveau duc s'empresse de promettre : Rouen persiste à refuser l'impôt, et même, malgré d'instantes prières, à ne point envoyer ses députés aux états. Ainsi, tandis que la royauté compte sur le concours des députés des trois ordres et vit encore dans un parfait accord avec Paris, l'accord se fait, à Rouen, entre la noblesse et le peuple; Harcourt et les seigneurs ses amis dirigent la résistance populaire, sous l'inspiration secrète de Charles d'Evreux, roi de Navarre, cousin et gendre de Jean le Bon. Soit qu'avec sa vive intelligence ce jeune prince comprît mieux que personne ce qu'il était prudent de faire ou d'éviter, soit qu'il ne cherchât qu'à se rendre populaire, il s'éleva avec force, au sein des états, contre des taxes qui n'étaient propres, disait-il, qu'à irriter les peuples. Tandis qu'Harcourt, son grand ami, tandis que ses courtisans et ses flatteurs s'appuyaient de ses paroles pour exhorter les Normands à la résistance, il ne faisait rien pour les en empêcher. Cette imprudence acheva d'enflammer la colère du roi, qui était (r chaud et soudaine : il disait, suivant Froissart, qu'il ne voulait en France d'autre maître que lui, et qu'il n'aurait point de parfaite joie tant que ces traîtres seraient en vie^2). Il attendit trois mois le moment de la vengeance, et ne fut satisfait que lorsqu'il eut jeté son gendre dans une prison et fait périr les amis les plus dévoués de ce prince. (6 avril 1 3 5 6 (3).)

Vice des reformes Mais, quels que fussent le courroux de Jean et la hardiesse du roi de Navarre.

il faut avouer qu'en proposant l'abolition des taxes si mal accueillies, Charles d'Evreux donnait un sage conseil, et que ses paroles, comme les désordres des villes, étaient un salutaire avertissement. Au danger d'irriter et de soulever les peuples s'ajoutait celui de n'obtenir d'eux, même par la force, qu'un subside insuffisant; car on devait s'attendre que, pour rendre les actes conformes aux paroles, les mécontents refuseraient de payer et ne donneraient à la violence que ce qu'ils ne pourraient lui dérober. Il était donc urgent de changer la base et le mode de l'impôt : ce fut le principal soin des états durant cette courte session. A la gabelle sur le sel, à la taxe sur les ventes, ils substituèrent une taxe personnelle ou capitation, à proportion des revenus. En termes modernes, c'était sub-

(1) Froissart, Hv. I, part. 2, ch. xx, t. I, p. 322; (:,) Chéruel, Histoire de Rouen pendant l'époque

éd. du Panthéon litt. communale, t. II, p. 1 68-1 83 ; Rouen. i843. —

,2) Froissart. ibid. Voy. le chapitre suivant.

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