‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 33 sur 186 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

princes, il jouissait en France d'une véritable popularité, avantage d'autant plus remarquable qu'il était dépourvu de ce goût des combats par lequel on la méritait alors : jamais on ne le vit à la tête d'une armée. Ses ennemis, les historiens dévoués aux Valois, ne l'en peignent pas moins sous ces couleurs séduisantes : on peut donc les en croire sur parole Hs ajoutent, à la vérité, qu'il cachait un naturel pervers sous ces dehors aimables et son air d'enjouement; qu'il détourna plusieurs personnes considérables de l'obéissance et de la fidélité qu'elles devaient au roi; qu'il fut un artisan d'intrigues; que sa parole n'était pas sûre, et que sa cruauté naturelle ne reculait pas, à l'occasion, devant le meurtre par la violence, ni surtout sa perfidie devant le poison.

On rapporte qu'il voulut plus tard empoisonner son cousin, le duc de Norman- ses cruautés, die, qui s'en ressentit jusqu'à son dernier jour, et que, pour déterminer ses sujets à payer les tailles qu'il voulait lever sur eux , il les exposait sans abri aux ardeurs d'un soleil d'été, ne leur faisait donner que rr petitement n à boire et à manger, et même , pour l'exemple ou pour les déterminer plus vite, faisait décoller quelquesuns d'entre eux^2). Ses contemporains savaient comme lui trancher les difficultés par le crime; mais ce raffinement dans la barbarie était le propre d'une intelligence particulièrement féconde en ressources, et qui, tournée au mal, devenait pour le royaume un danger de plus.

Cette intelligence préservait-elle le roi de Navarre d'une ambition aveugle et capable de se compromettre par une trop ardente recherche du succès? On n'osefait le dire, puisque l'ambition est une des causes qui ôtent aux hommes la juste connaissance de leurs droits et de leur pouvoir. Il disait, et il pensait très-probablement, que, si l'on eût respecté le droit des femmes, c'était à lui que la couronne fût échue en partage. Or, malgré trois applications successives de la

(1) Voy. les Grandes Chroniques , i'acle d'accusation contre Robert Le Coq (art. i5), publié par M. Douct d'Arcq (Bibl. de l'Ecole des chartes, t. II, p. 36o;Paris, i84o-i8ii ), et le passage suivant d'un auteur contemporain :

rrLa passion de régner le rendit aulbeur de tout (tce qu'il y eut de révoltes et de rebellions, luy fit (t encore mépriser son honneur et sa l'oy par l'infrfraction de tout ce qu'il fit de traitez avec le feu irroi Charles V, et qu'elle l'emporta enfin jusqu'aux «r derniers attentats pour luy arracher la couronne iret la vie par le poison. C'estoit un petit homme , ornais plein d'esprit et de feu , d'un œil vif et d'une tréloquence qui persuadoit tout ce qu il vouloit, et travée cela si affable et si populaire que, possédant tren perfection l'adresse de se faire aymer tout au-

<r trament que les autres princes, il luy fut facile de ^gagner les esprits du peuple,- et mes me d'attirer trà soy et de débaucher plusieurs personnes consirrdérables de l'obéissance et de la fidélité qu'elles ddevoient au roy.n (Le Laboureur, Histoire de Charles VI, Paris, i663, t. I, 1. VI, chap. xi, p. 1 3 1 . — On sait que cette histoire est la traduction d'un manuscrit latin du temps ayant appartenu au président de Thou.)

Le second continuateur de Guillaume de Nangis dit que le roi de Navarre était ah omnibus amabilis et dilectus. (Chronique latine de Guillaume de Nangis avec les continuations de cette chronique, par II. Géraud, t. Il, Jean de Venette, deuxième continuateur, p. 229, Paris, i843.)

(2) Froissart, 1. III, ch. xcvi.

ft2 ETIENNE MARCEL.

loi salique, les usages, à ce sujet, n'élaient pas assez profondément enracinés pour qu'il fût défendu d'en contester la convenance et d'en préparer le renversement. Edouard III , roi d'Angleterre et petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle, se donnait pour l'héritier légitime de ce prince et se plaignait hautement de l'usurpation commise à son préjudice par Philippe de Valois. La loi salique passait si peu pour une règle invariable et obligatoire, que beaucoup de bons esprits, en France, tenaient ces prétentions pour sérieuses et fondées sur de solides arguments Le roi de Navarre s'emparait habilement des doutes

;|) Voici le fameux texte sur lequel on s'appuie pour l'exclusion des femmes : «Déterra vero salica «nulla portio hereditaria mulieri veniat, sedadvi- «rilem sexum lola terne hereditas perveniat. » (Lex salica; tit. 62 , ap. Baiuze, I, col. 32 1.) En admettant qu'il puisse s'entendre de l'hérédité dans le gouvernement comme dans la propriété', l'incapacité' des femmes s'étend-elle à leurs descendants mâles? Telle était la question qui partageait les esprits, et ceux qui se prononçaient pour la négative alléguaient un décret rendu par le roi Hildebert en l'année 5o5, où il était ordonné que les petils-tils, soit parles fds, soit par les filles, seraient appelés à recueillir l'héritage de leur aïeul. Il ne sera pas hors de propos de rapporter ici ce que dit M. Ch. Giraud sur les droits ou prétendus droits d'Edouard III à la couronne de France. Rien n'est plus propre à montrer dans quelle mesure Charies de Navarre pouvait croire ou prétendre qu'il en avait lui-même :

r- Charles le Bel, en mourant, ne laissa que des "tilles, tout comme ses deux frères et prédécesseurs, « Louis X et Philippe V, au décès desquels la question de l'appel des filles à la couronne s'était déjà «présentée et avait été décidée par la cour des pairs --à l'avantage des collatéraux mâles, par application -île l'ancien usage salique; mais après Charles le •f Bel il fallait chercher l'héritier légitime parmi les «descendants mâles des prédécesseurs plus éloignés. "Le premier en degré parmi eux était Philippe de -Valois, petit-fils de Philippe le Hardi et cousin «germain du roi dernier mort. Ce fut lui que la r-cour des pairs reconnut comme roi. après que la « reine, épouse du roi défunt, eût accouché d'une rc tille posthume, qui épousa plus lard un fils de rr Philippe de Valois, le duc d'Orléans. C'est en «concurrence de Philippe de Valois que se présenta r Edouard III d'Angleterre. Il était, par sa mère Isa- « belle, petit-fils du roi Philippe le Bel, et rapproché ird'un degré, sur Philippe de Valois, du mi Charles

«le Bel, qui était frère d'Isabelle. Quoiqu'il eût été «déjà décidé que les femmes étaient exclues de la rrcouronne de France par une coutume reconnue rr comme loi fondamentale, on persuada au roi rr Edouard de soutenir que, bien que le sexe de sa rrmère eût dû l'exclure, si elle avait réclamé personnellement la couronne, l'usage salique ne pourrait être appliqué dès que c'était un enfant mâle rrde la femme appelée à son degré qui prétendait rrà la succession. Philippe de V alois repoussait cette rr prétention en alléguant que la mère ne pouvait rr transmettre un droit dont elle était exclue ellerrmême. La cause étant portée de nouveau devant rrla cour des pairs, 011 y fut unanime à repousser rr la prétention d'Edouard, et en elfet le svstème «anglais n'était soutenable ni en droit ni en fait. «Edouard était obligé d'avouer que les femmes «étaient exclues de la couronne de France, autre- «ment Jeanne, épouse de Philippe d'Evreux, roi «de Navarre, devrait être appelée au trône comme « tille de Louis \ le Mutin. Edouard était forcé d'af- « firmer en outre que les enfants mâles de ces femmes «Vêtaient pas exclus, autrement il n'aurait eu «aucun droit lui-même; mais il était conduit à «soutenir en même temps que, pour faire valoir «leur droit, les descendants mâles des femmes au- « raient dû être nés du vivant de leur grand-père . «le roi dernier mort; sans cela les petits-fils, par «les femmes, de Philippe V et de Charles IV, au- «raient produit un droit et un titre préférables à «celui d'Edouard. Un tribunal comme la cour des «pairs ne pouvait s'arrêter à ces subtiles distinctions «en présence du droit public, déclaré, constant, «et d'une raison politique dont l'objet était d'ex- «clure une race étrangère et de perpétuer la suc- « cession à la couronne dans la descendance mâle «d'une race française." (Le Traité de Brétigny} par M. Ch. Giraud, Hei ne des Deux-Mondes , 1" juin 1 871. p. /i84.)

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