CHAPITRE DEUXIÈME
qui partageaient les esprits, et soutenait, non sans raison, que, si Ton en revenait au droit des femmes, il faudrait remonter jusqu'à la branche féminine la plus ancienne et la plus voisine du trône, et par conséquent à lui, puisque sa mère était fdle unique de Louis le Hutin : rr Si je voulois, disait-il, chalengcr (revenrrdiquer) le royaume de France et la couronne, je montrerois bien que j'en suis fc plus prochain que l'est le roi d'Angleterre'1), n Rien assurément n'était plus véritable, et l'on peut croire que Charles le Mauvais n'aurait pas hésité, s'il avait pu comme Edouard III mettre sur pied des armées, à faire valoir des droits qu'une possession de quelques années à peine dans les mains d'une nouvelle dynastie n'avait pu encore invalider. Mais, faute de puissance et d'occasion, dans les premiers temps, c'est-à-dire avant d'être en rupture ouverte avec le fils aîné du roi, il n'opposait ses prétentions qu'à celles des Anglais, et l'on ne voit pas qu'il ait jamais soutenu que Jean devait descendre du trône pour l'y faire monter luimême. Ce serait là un de ces « propos hardis r, dont les chroniqueurs l'accusent sans les pouvoir citer. A vrai dire, lorsqu'un nouveau roi montait sur le trône, la branche d'Evreux renouvelait ses protestations, pour ne point laisser dans l'oubli ses droits méconnus; mais jamais elle n'avait entrepris de les soutenir par les armes. Le jeune prince qui la représentait alors ne fit pas même, comme son frère Philippe, la guerre de partisans; il savait attendre : il endura de criantes injustices, de cruels outrages, qui durent éveiller dans son cœur le désir de la vengeance. Le jour lui en parut venu quand il vit prisonnier le roi dont il avait tant à se plaindre, et impuissant le dauphin qui avait la charge du gouvernement; il accepta les offres qui lui furent faites par les Parisiens de saisir la couronne , et peut-être les avait-il suggérées , ne fût-ce qu'en rappelant à tout propos, durant celte sorte d'interrègne, les prétentions qu'il pouvait élever.
11 n'est pas surprenant qu'en ce temps de vives disputes sur la légitime trans- Danger mission du pouvoir suprême, les prétentions du roi Charles aient inspire a ceux qu'elles menaçaient de la défiance, et les moindres démarches ou seulement les discours de ses amis, de continuelles alarmes. Ce prince n'était pas un rival méprisable. Maître de la Navarre, il pouvait exciter le mécontentement dans cette partie de la Guyenne qui n'avait pas cessé d'appartenir à la France, ou profiter des ferments de rébellion qu'il y découvrirait. Chef de la maison d'Evreux, il possédait, ainsi que ses frères, quantité de bonnes terres et de places importantes en Normandie, dans l'Ile-de-France et jusqu'aux portes de Paris. Si près et si loin, il était nécessaire de ne l'avoir pas pour ennemi, et de l'enchaîner sur les marclies du trône par des liens assez étroits pour que son devoir et tout ensemble son intérêt fussent de rester fidèle. Jean paraît avoir suivi d'abord cette
1 Froissart, liv. I, 2° partie, cliap. lxiv.
sage politique : malgré son âge (il n'avait pour lors que dix-neuf ans), Charles de Navarre fut nommé lieutenant royal en Languedoc (1 35 1), et épousa, Tannée suivante, la princesse Jeanne, fille du roi (février i352).
Mais l'esprit de suite manquait à Jean en toutes choses. A peine Charles le Mauvais fut-il son gendre, que, se croyant assuré contre ses tentatives, il n'y eut sorte de vexations dont il se fît faute à son égard. De toute la dot de sa femme il ne lui paya que 100,000 deniers d'or à l'écu et, pour tout le reste, ferma l'oreille à ses légitimes réclamations. L'injustice dont le roi de Navarre fut victime au sujet de la succession de sa mère parut plus criante encore. On ne pouvait plus alléguer, comme pour la dot, que la cour manquait d'argent. Héritage du comte Thibaut, la Champagne et la Brie, de même que la Navarre, n'avaient appartenu qu'un moment à la couronne ('2). Après la mort de Philippe le Bel, ces provinces avaient dû faire retour à la maison d'Evreux. Mais, depuis ce temps-là, les successeurs de ce prince tenaient sans cesse leurs yeux fixés sur ces riches contrées, et, ne pouvant en supporter la perte, ils cherchaient par tous les moyens à les reconquérir. L'occasion s'en était présentée durant la minorité de la reine Jeanne, mère de Charles le Mauvais. Ses tuteurs, gagnés aux convoitises royales, avaient renoncé pour elle à la Champagne et à la Brie, en échange d'une rente de 1 5,ooo livres, assignée sur les comtés d'Angoulêine et de Mortaing. C'était un marché de dupe, car cette rente n'équivalait point à celle des deux provinces aliénées, et en outre elle semblait impossible à percevoir, les comtés d'Angoulême et de Mortaing étant exposés aux attaques des Anglais et sans cesse ruinés par eux; de sorte qu'au lieu d'apporter à ceux qui les possédaient de nouvelles ressources, ils les réduisaient à de fortes dépenses, soit pour les défendre, soit pour réparer les dégâts de l'ennemi.
spoliation Parvenu à l'âge d'homme et plus étroitement lié crue jamais, par son mariage .
■lu roi de Navarre. ° 1 , .
à la famille royale, Charles de Navarre fit entendre les plus vives plaintes; il réclama une indemnité sérieuse en échange des deux provinces que des tuteurs infidèles avaient laissé ravir à sa mère. Contre toute attente , Jean parut accueillir la demande de son gendre, et, remettant à d'autres temps le payement de l'in-
(,) Le denier d'or, nommé mouton à la grande (2) 11 s'agit ici de Thibaut VI. comte de Chaniet à la petite laine , remonte à Louis IX. 11 valut pagne et poëte , ami de Blanche de Castille , mère d'abord ja sous, puis 20 et 28 sous. Du temps de de Louis IX. Thibaut avait été' appelé au trône de Philippe de Valois, le denier d'or à l'écu valait 45 Navarre en 1234, du chef de sa mère, Blanche, sous. Au moyen âge on nommait denier toutes les sœur et héritière de Sanche VII, la loi salique n'éespèces courantes. Pour les distinguer entre elles, tant point en usage dans ce pays. La Champagne, on ajoutait un qualificatif tiré de l'empreinte dont la Brie et la Navarre avaient été réunies aux dociles étaient marquées, et l'on disait rrdenier d'or maines de la couronne par le mariage de Jeanne I" «à l'agnel, aux fleurs de lis, à l'écu, etc.» L'écu de Navarre, qui descendait de Thibaut, avec Plii- (scutum) était le bouclier des princes qui en faisaient lippe le Bel. frapper l'empreinte sur le? monnaies.