‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 35 sur 186 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

délimité réclamée , il s'empressa de débarrasser le jeune prince des comtés d'Angouiême et de Morlaing, et de les donner au connétable d'Espagne, son favori Ce n'était là qu'un présent de médiocre valeur et dont l'avide connétable dut se montrer peu satisfait. Jean le Bon s'empressa donc d'y ajouter des provisions considérables. Le roi de Navarre dut voir avec un vif déplaisir que les difficultés disparaissaient dès qu'il était question d'un autre que de lui. Il n'en réclama qu'avec plus d'insistance l'indemnité promise; mais il ne put rien obtenir. Ces iniques refus donnèrent lieu sans doute à de violentes scènes de famille, et l'on voit encore, peu de temps après, les châteaux deBenon et de Fontenai enlevés à Cliarles d'Evreux et donnés, comme tout le reste, au connétable.

contre le connétable

C'était plus que n'en pouvait supporter le jeune prince. Résolu de se venger et Haine des grand* n'osant s'attaquer à la majesté royale, il tourna toute sa fureur contre l'odieux favori qui s'enriebissait de ses dépouilles. Tout concourait à rendre la vengeance facile. A la jalousie, qu'inspirent d'ordinaire aux courtisans les faveurs dont un autre est l'objet, s'ajoutait la haine qu'ils se croyaient le droit de faire paraître contre un étranger. Charles d'Espagne ne les eût-il pas offensés par l'insolence de sa fortune, ils lui auraient reproché de ne point mettre de bornes à son ambition. Tous les mécontents étaient ses ennemis, ceux-là même qui ne pouvaient aspirer aux charges qu'il occupait. Partout on se plaignait de lui, partout on le poursuivait des accusations les plus graves : on ne lui épargnait même pas celle d'avoir avec le roi des relations infâmes'2'. Toute la noblesse fut donc contre lui pour son rival, et il n'en eût pas été autrement, si ce dernier avait manqué des qualités séduisantes qu'on s'accorde à lui reconnaître. Mais ce n'était pas en vain que le sang méridional coulait dans leurs veines : plus d'une fois ils se prirent de paroles, et les chroniqueurs parlent de vives altercations. Il est remarquable toutefois que, s'ils rapportent les injures dont Charles d'Espagne poursuivait le roi de Navarre, ils n'en peuvent répéter aucune de celui-ci, malgré leur désir manifeste de lui nuire. C'est peut-être qu'avec cette finesse d'esprit qui était un de ses dons naturels, le Navarrais se contentait d'aiguiser l'épigramme et savait cacher, sous des dehors inattaquables, ses plus noires méchancetés. Un jour, le favori l'appela

Charles de Castille, dit Charles d'Espagne, placement du comte de Guines, décapite' en i35o

était le deuxième fils de Ferdinand de la Cerda , par ordre de ce prince. C'est de Charles qu'il est

qui, ayant fait de vains efforts pour succéder à question ici.

son aïeul Alphonse X , dont il était l'héritier par la (2) rt Cavalière di gran cuore e ardire , valoroso in

mort de son père , s'était réfugié en France (i3o3) rrfalti d'arme, pieno di virtù e di cortesia, e adorno

devant l'usurpation de son oncle Sanche IV, et «del corpo e di belli costumi. Et il re gli mostrava

avait reçu de Charles le Bel la baronnie de Lunel. csingulare amore, e innanzi a gli altri baroni se-

Le fds aîné de Ferdinand de la Cerda, connu erguitava il consiglio di costui, e chi volea mal

sous le nom de Louis d'Espagne, fut amiral de rrparlare criminavano il re di disordinato amore in

France en 1 3 Ai, et son fils cadet, Charles d'Es- n-questo giovane. •» (Matleo Villani, 1. 111, c. xvc,

pagne, favori du roi Jean et connétable en rem- Rer. Ilalicarum scviplores, t. XIV, col. 219.)

billonneur (faux monnayeur). La réplique était trop facile pour que Charles le Mauvais se sentît blessé et prît la peine de répondre; mais on ajoute qu'une autre lois, à Gompiègne, comme son ennemi l'accusait d'être v mauvais traître et comrrplice d'Edouard d'Angleterre, n il perdit patience et répondit par un démenti formel, qu'il accompagna de menaces de mort.

Ces menaces allumèrent l'espérance au cœur des nobles mécontents et leur parurent une promesse, qu'ils eurent soin de rappeler. Si le roi de Navarre n'avait parlé ainsi que dans un premier moment de colère, il put doue bientôt se croire l'instrument nécessaire de la vengeance des nobles mécontents contre l'intrus étranger. De tels projets flattaient sa secrète faiblesse, et un meurtre était en ce temps-là chose trop commune pour troubler sa conscience. La pensée en put donc germer dans sou âme, jusqu'à ce que l'occasion favorable se présentât.

Meurtre au connétable. On prétend sans preuves qu'il la chercha inutilement à Paris. H est difficile de croire qu'en trois ans il ne l'y eût pas trouvée, et l'on est ainsi conduit à penser qu'il avait cette longue patience qui est le propre des habiles non moins que des forts. C'est seulement en 1 3 5 6 qu'il parut avoir pris son parti. La ville de Laigle, dans le comté d'Alençon, venait, après tant d'autres, d'être donnée au connétable. Du reste, elle faisait partie delà dot de sa femme, qui était fille du duc de Bretagne, et que le roi Jean lui avait fait épouser. Les habitants attendaient la visite de leur nouveau seigneur. Soit hasard, soit dessein prémédité, Charles de Navarre partit pour Evreux, capitale du comté de ce nom et de ses domaines en Normandie. Evreux n'étant qu'à six lieues de Laigle, il s'y trouvait en position de profiter des circonstances.

11 est hors de doute que dès lors le roi (maries rêvait d'ôter la liberté à son ennemi. Plus d'une fois il avait prié ceux de son intimité, et singulièrement Friquet, gouverneur de Caen, de lui prêter assistance contre le connétable, afin de le faire prendre et enfermer dans un des châteaux de Navarre, puisqu'il n'y avait pas d'autre moyen de lui faire rendre les terres qu'il détenait injustement'". Ayant appris que le jour était fixé où le connétable devait faire son entrée dans la bonne ville de Laigle (8 janvier 1 35d) , le Navarrais donna ordre au bâtard de Mareuil de s'assurer de sa personne. Mareuil partit aussitôt pour accomplir sa mission. Parmi ses compagnons d'aventure se trouvaient Philippe de Navarre,

' Déposition de Friquet, gouverneur de Caen, ne saurions trop appeler l'attention sur cette dépo-

devant le premier président Simon de Buci, le sition importante, qui contient des faits négligés

."> mai i356. Friquet avait été fait prisonnier à par les historiens et les chroniqueurs, et qui per-

Rouen avec le roi de Navarre, dans une scène cé- met d'apprécier avec plus d'exactitude et de justice

lèbre dont on verra le détail plus bas. En i35y, ceux qu'ils ont rapportés. (Trésor des Charles,

il parvint à s'échapper. Plus tard, il obtint des layette 5, de Navarre 9. — Voy. Secousse, Mé-

letlres de rémission pour sa participation aux coin- moires pour servir à l'histoire de Charles le Mauvais,

plots et crimes de son maître et protecteur. Nous t. II, p. /ig.)

Page 1