‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 36 sur 186 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

frère de Charles le Mauvais, le comte d'Harcourt, le sire de Graviile, l'écuyer Doublet et le soldat Maubué de Mainemares. Persuadés que leur maître en souhaitait plus qu'il u'osail dire, et lui supposant les dispositions dont eux-mêmes riaient animés, ils résolurent, d'un commun accord, de dépasser leurs instructions. Bascon de Mareuil , suivi de ses complices , court donc à l'hôtellerie où Charles d'Espagne était descendu, il pénètre dans sa chambre, et, malgré ses supplications, l'égorgé dans son lit. Le roi de Navarre attendait aux portes de la ville, dans une grange, avec un fort parti des siens. Tout à coup, au point du jour, il voit accourir, au galop de son cheval, Mareuil qui lui crie de loin : tr C'est fait! r c'est fait! — Qu'est-ce qui est fait? demande le roi, inquiet de voir son émissaire tr revenir sans le prisonnier. — Il est mort! répond le bâtard, v A cette nouvelle, le mécontentement de Charles et des plus sages d'entre ses amis parut extrême : ils connaissaient trop l'humeur du roi Jean et la tendresse qu'il témoignait au connétable, pour ne pas redouter sa colère ^. Friquet déclare que son maître tren pleura moult tendrement , t et qu'il fut lui-même si courroucé qu'il en jetail le sang par la bouche et les narines®.

H est possible que ces larmes et ce sang ne lussent qu'une invention de Friquet pour se mieux disculper, ainsi que le roi de Navarre, d'avoir trempé dans le meurtre du connétable. L'opinion générale était, en efï'et, que ce prince, présent au meurtre, y avait pris une part active (3). Ce serait assez de dire, puisqu'on ne le peut établir sur des preuves, qu'il en avait secrètement donné l'ordre. Mais, qu'il fût ou non innocent , c'est un sentiment de stupeur et de crainte qu'il en dut éprouver, plutôt qu'un attendrissement hypocrite. Dans son trouble, il ne songea pas à s'emparer de la ville de Laigle, qu'il voyait à sa merci, et peut-être eût-il mieux pris ses mesures, s'il avait prémédité la mort de son ennemi, pour en tirer tous les avantages qu'il en pouvait espérer. Au reste, en homme d'esprit aussi fécond en expédients que dépourvu de scrupules, il eut vite pris son parti d'un événement qui le déconcertait sans l'affliger. Il rassura ses gens sur les suites de cette affaire, déclarant qu'il en prenait toute la responsabilité, qu'il ne souffrirai! pas qu'ils fussent inquiétés, et qu'il n'accepterait des lettres de rémission qu'à la condition qu'ils y seraient tous compris.

Son premier soin fut d'écrire aux principales villes de France , au conseil du roi, à l'université de Paris, pour déclarer que c'était lui qui avait fait tuer le

Le roi (le Naïarie avoue le meurtre.

11 «■ E più di quattro di stette senza lasciarsi parn-lare. i (Matteo Villani, 1. III, c. xvc, Rer. Italie, ■script, t. XIV, col. 220.)

(2) Déposition de Friquet, loc. cit. — Froissai! . liv. I, part. 2 , ch. xm.

(3) Ainsi le rapporte le chroniqueur florentin

Villani. souvent mal informé, mais toujours écho fidèle du bruit public. Le continuateur de Nangis . peu favorable au roi de Navarre, parle comme Villani; les autres chroniqueurs, comme Friquet. rrL;: rrcosa fu notabile e abbominevole e molto biasimata trper tutto il reame. i (Matteo Villani, loc. cit.)

connétable, afin de se venger de ses méfaits et de ses injures, et l'on ne peut nier que cet aveu fournît un terrible argument contre le Navarrais, car on le croyait trop habile pour être si généreux. Ce n'est pas qu'un meurtre, accompli en de semblables circonstances, parût un crime au moyen âge; les mœurs toléraient les vengeances privées, quand les motifs en étaient sérieux et connus; mais on ne pouvait espérer que le roi Jean , avec son caractère impétueux, admît cette excuse, dès qu'il se sentait frappé dans ses affections. Il faut donc penser, si Friquet a raison d'affirmer que le meurtre du connétable eut lieu par suite d'un malentendu ou d'un excès de zèle, que Charles de Navarre désespéra de le persuader au roi, et comprit que, s'il abandonnait ses amis, il perdrait leur confiance et leur appui pour l'avenir, sans recouvrer les bonnes grâces de son beau-père. En même temps il faisait prier quelques personnes, qui avaient du crédit auprès de Jean, d'apaiser, s'il était possible, le profond courroux de ce prince. Ce ne fut que sur les assurances qu'il reçut qu'on parlait, à la cour, de lui déclarer la guerre, qu'il se mit en état de défense. Il se retira à Mantes et fit rapidement fortifier les principales places qu'il possédait en Normandie; puis il envoya Friquet à Bruges pour s'assurer l'appui de la comtesse de Flandres et contracter un emprunt, en gage duquel il donnait les joyaux de sa couronne.

Réconciliation Toutefois la guerre qu'il redoutait n'éclata point. La violence ordinaire de

«leJean . ,

et du roi de Navarre. Jean avait beau être excitée, en cette occasion, par le tendre attachement qu'il portait à la victime, il lui était impossible de ne pas voir que rien ne serait moins populaire , dans les rangs de sa noblesse , qu'une guerre entreprise pour venger la mort du connétable. Les deux reines douairières, Jeanne et Blanche, veuves l'une de Charles le Bel et l'autre de Philippe de Valois, lui représentèrent les dangers de cette lutte avec une vivacité d'autant plus persuasive qu'elle avait sa source dans leur afièction pour le roi de Navarre. Le cardinal Guy de Boulogne, oncle de Jean, envoyé par le pape pour ménager un accommodement entre la France et l'Angleterre, unit ses efforts aux leurs : il montra la noblesse prête à se partager entre le beau-père et le gendre ; Edouard III attentif à profiter de ces discordes pour avancer ses affaires; le duc de Lancaster déjà envoyé à Mantes avec ordre de se mettre à la disposition de Charles de Navarre, et ce dernier, maître de villes et de provinces importantes, réduit à se jeter dans les bras des Anglais. Si aveugle et si obstiné que fût Jean, il ne put se refuser à l'évidence. Cédant à ces sages conseils, il chargea des délégués, au nombre desquels se trouvait Robert Le Coq, évêque de Laon, de se rendre à Mantes et d'y conclure un traité de paix, par lequel se trouveraient réglées à la fois les difficultés survenues au sujet du meurtre du connétable et les réclamations antérieures du roi de Navarre. Plusieurs historiens reprochent à Jean ce qu'il leur plaît d'appeler sa faiblesse : comment n'ont-ils pas compris qu'en renonçant, pour le moment du moins, à sa

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