‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 37 sur 186 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

vengeance, Jean le Bon subissait l'empire de la nécessité? Et quelle preuve en veut-on plus éclatante que l'approche de cette flotte anglaise qui cinglait déjà de voiles vers les côtes de France, et qui, à la nouvelle de la réconciliation des deux princes, se hâta de rentrer dans ses ports

Le 22 février i35/i, le traité était conclu. Charles le Mauvais obtenait son Traité de Mantes

entre eux.

pardon à la condition de faire amende honorable et de fonder un grand nombre de chapelles où l'on dirait des messes pour l'âme du défunt (2). Ce double sacrifice coûta peu à son amour-propre : il ne crut pas payer trop cher, à ce prix, les avantages qui lui étaient reconnus. Le roi s'engageait à ne rien entreprendre contre aucun de ceux qui pouvaient être soupçonnés d'avoir pris part au crime. La Champagne et la Brie, qu'il ne pouvait plus être question de distraire du domaine royal, furent évaluées à 26,000 livres de revenu, et le roi prit l'engagement d'y ajouter une rente de 12,000 livres pour la dot de sa fille. Ces 3 8,ooo livres ne devaient pas être payées en argent, mais représentées par des terres. Charles le Mauvais reçut donc celles de Breteuil et de Conches, le comté de Beaumont-le-Roger, la vicomte de Pont-Audemer et le bailliage de Cotentin. La compensation était loin d'être suffisante; mais tous ces pays, s' ajoutant au comté d'Evreux dont ils étaient voisins, lui donnaient une importance qui engagea le roi de Navarre à ne point élever de réclamations. Il obtenait d'ailleurs quelques autres avantages : le comté fut érigé en pairie; l'échiquier ou tribunal d'Evreux fut déclaré indépendant de celui de Normandie, dont il relevait, et, pour cette partie de ses domaines, le jeune prince devenait ainsi vassal immédiat de la couronne, au lieu de l'être, comme auparavant, du duché de Normandie. Il sortait donc de ces graves difficultés avec les honneurs de la guerre, et, selon la juste remarque de M. Henri Martin, ce par un crime il avait obtenu la justice ff refusée à des réclamations pacifiques et régulières : rien n'était plus propre à «• avilir le pouvoir (3). »

L'amende honorable, qui était la condition du pardon, consolait seule le roi Le Narrais Jean des sacrifices qu'il avait dû faire aux embarras de la situation. Son gendre ™ende honorable n'était pas homme à reculer devant une vaine formalité qui n'ôtait rien à son succès; mais, par une précaution dont la suite des événements fît voir la sagesse, Charles de Navarre, avant de se rendre à Paris pour se soumettre, exigea que le duc d'Anjou, second fils du roi, se rendît à Mantes, où il resterait en otage jusqu'à son retour. Le k mars eut lieu, dans la salle du parlement, l'humiliante céré-

(1) Grandes Chroniques de Saint-Denis , t. IV, p. 7- rrcerdotes mulli pro anima dicti defuncti de cœtero 10; éd. P. Paris, in-12, 1808. creelebrarent.» (Deuxième continuateur de Nangis,

(2) rrSpecialiter quod dictus rex Navarrœ capel- p. 229.)

t tas et capellanias multas fundaret, in quibus sa- (3) Henri Martin, Histoire France, t. V, p. i32.

monie. On en peut lire le détail minutieux dans Froissart et dans les Grandes Chroniques. Charles le Mauvais protesta qu'il n'avait rien fait par mépris de l'autorité royale , mais qu'il avait eu de bonnes raisons d'agir et qu'il était prêt à les dire à l'instant même ou en tout autre moment. Le roi Jean continuait de garder un sombre silence. En son nom le cardinal Guy de Boulogne prit la parole, et, après une courte allocution, dit que, pour l'amour de mesdames les reines, le roi pardonnait de bon cœur et de bonne volonté; mais il ajouta aussitôt des menaces qui trahissaient un vif ressentiment : cr Que personne, dit-il, ne s'aventure cr désormais à commettre de semblables méfaits; car le coupable, fut-il fils du roi, rret la victime le dernier officier de la couronne, il en sera fait justice, d

U est probable, comme le remarque Sismondi, que, si l'usage défendait aux rois de prendre la parole en de telles circonstances, ils s'applaudirent souvent d'être contraints par l'étiquette à garder le silence : ils se croyaient moins engagés par leurs promesses, quand il les avaient faites par la bouche d'un de leurs serviteurs, que s'ils eussent eux-mêmes pris la parole devant tant de témoins.

Fuite de ce prince. La mauvaise foi de Jean parut bientôt à tous les yeux. Loin d'oublier le passé, comme il l'avait promis, il mit tout en œuvre pour connaître les intrigues qui avaient précédé la mort du connétable; il gagna le comte d'Harcourt et son frère Louis, et apprit d'eux que Charles de Navarre entretenait des intelligences jusqu'au sein du grand conseil, qui assistait le roi dans le gouvernement des affaires de l'Etat. En même temps il assemblait des troupes sur plusieurs points. Ses intentions paraissaient si menaçantes, que Robert de Lorris, un de ses chambellans, et le cardinal de Boulogne, accusés d'avoir eu vent du complot, jugèrent prudent d'assurer leur salut par la fuite. Il n'en fallait pas tant pour inspirer au principal coupable de sérieuses alarmes. En voyant le danger que couraient à cause de lui deux hommes dont l'un vivait dans l'intimité du roi, et l'autre, comme oncle de Jean et légat du pape, semblait doublement inviolable, il sentit qu'il n'avait plus qu'à s'éloigner au plus tôt. C'est pourquoi, après avoir pris un faux nom, il partil furtivement pour Avignon, sans laisser connaître la route qu'il allait prendre. En voyant sa victime lui échapper, Jean le Bon, transporté de fureur, commanda qu'on saisît aussitôt tous les fiefs de la maison d'Evreux en Normandie. Cet ordre fut exécuté : il n'y eut guère que les gouverneurs d'Evreux, de Pont-Audemer, de Cherbourg, de Gavray, d'Avranches et de Mortaing qui osèrent résiste]-.

11 négocie 11 serait difficile de dire quel fondement avaient les accusations dont on pour-

avec l'Anglais. .. mi • i 1111

suivait un prélat chargé par le roi, son neveu, de porter la parole dans la cérémonie encore récente de l'amende honorable, et par le souverain pontife, son chef spirituel, de ménager entre l'Angleterre et la France une réconciliation qu'il eût compromise en encourageant ce prétendu complot. Charles le Mauvais lui-même,

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