CHAPITRE DEUXIÈME
qu'on accuse de ne s'être enfui que pour conspirer plus à l'aise, entrait à peine en jouissance des avantages obtenus au traité de Mantes; les eût-il si promptement abandonnés, s'il n'avait senti sa vie menacée? Mais, une fois en sûreté à Avignon, qu'y pouvait-il faire, fût-ce au prix d'une conjuration où il faut voir l'effet, non la cause de sa fuite, que de saisir toutes les occasions de rentrer en possession de son bien? Il se rencontrait, dans la résidence pontificale, avec le duc de Lancaster et le duc de Bourbon, chargés de conduire à bonne fin, sous les auspices du pape, l'œuvre de paix que le cardinal de Boulogne était venu poursuivre à Paris. Presque aussitôt toutes les négociations furent rompues. L'aimable, mais superficiel Froissart voit dans les affaires de Bretagne la raison de cette rupture (]). Combien nestil pas plus probable qu'elles n'en furent que le prétexte, et qu'en voyant la discorde régner de nouveau entre le roi de France et le roi de Navarre, Edouard 111 comprit quel puissant auxiliaire lui envoyait la colère imprévoyante de son ennemi ! Rien ne lui pouvait être plus avantageux que de débarquer librement sur nos côtes, dans les ports de Normandie, et de conduire son armée, sans combat, par les terres d'un allié jusqu'à Evreux, Mantes et Pontoise, c'est-à-dire presque aux portes de Paris. Des négociations furent immédiatement ouvertes entre le duc de Lancaster et le prince fugitif. Elles avaient lieu toutes les nuits, et l'on peul voir ce qui y fut arrêté par ce que fit peu après le roi Charles : d'Avignon il passe en Navarre et y lève des soldats, s'embarque pour Cherbourg, et descend dans ce port avec dix mille hommes.
Ces événements ouvrirent les yeux au roi. Il vit l'instinct commun, qui tenait Jeau
J 1 renoue les négociations
lieu pour lors d'opinion publique, si fortement opposé à une guerre entre lui et . mi,. son gendre, qu'il finit par sentir quel danger il y avait de soulever le mécontentement de sa noblesse et de pousser à bout un homme si fécond en ressources. Il chargea donc les deux reines, Blanche de Navarre, sœur de Charles le Mauvais, et Jeanne d'Evreux, sa tante, de lui écrire pour l'inviter à revenir à la cour afin d'y faire ses soumissions. En même temps il enjoignit au dauphin, qui avait pour son beau-frère des sentiments d'amitié, d'ouvrir avec lui de nouvelles négociations, et il lui donna, pour venir en aide à son inexpérience des affaires politiques, le nouveau connétable, duc de Bourbon, et le duc d'Athènes. Si le premier de ces deux auxiliaires n'avait pas plus d'habileté que le second, connu par son triste gouvernement à Florence, on ne peut voir sans surprise soit l'aveuglement d'un monarque qui faisait choix de tels mandataires pour défendre les intérêts de sa couronne, soit l'abaissement d'une noblesse qui ne lui en offrait pas de plus capables.
Les conséquences auraient pu être graves avec un adversaire d'un espril si Traité île Valognes
entre Jean et son genilre.
(1) Froissart, liv. I,part. ■>.. ch. \\.
délié; heureusement, le roi de Navarre sentit qu'il était dans son intérêt de rechercher plutôt l'amitié de la France que celle de l'Angleterre. Les dangers qu'il pouvait courir le retinrent d'abord, et il fallut, pour le rassurer, lettres sur lettres des deux reines, qui donnaient les meilleures promesses, des ducs d'Orléans et de Bourbon, du comte de Ponthieu, du connétable de France, du roi lui-même, qui annonçait à son gendre l'envoi d'un sauf-conduit. Enfin il sacrifia le plaisir de la vengeance; il voulut oublier qu'avec le roi Jean aucune promesse n'était sûre; et, quoiqu'il eût sous la main des forces plus considérables qu'au moment du traité de Mantes, quoique la crainte qu'on avait de son alliance avec l'ennemi lui permît de dicter des lois, il ne fut point plus exigeant que par le passé. Un nouveau traité, conclu à Valognes (10 septembre 1 3 5 5) , ne fit guère que confirmer les précédents'1'. Charles de Navarre consentit à recevoir dans ses places de Normandie les châtelains royaux, jusqu'à ce qu'il eût porté ses soumissions au pied du trône. A ces conditions, Jean consentait à lui pardonner, ainsi qu'à ses adhérents, au nombre desquels il rangeait jusqu'aux négociateurs du traité de Mantes, coupables, à ses yeux, d'avoir accordé trop d'avantages au meurtrier de son favori. Il ne comprenait pas que la partialité de la noblesse n'avait pas permis à ses délégués de poursuivre une réparation sérieuse; qu'ayant librement accepté celle qu'ils avaient proposée, il s'était ôté tout droit de revenir sur ses griefs, et qu'enfin, en faisant l'aveu public de son mécontentement, à l'heure même où le nouveau traité en renouvelait les motifs, il donnait une éclatante marque de faiblesse et d'impuissance.
Nouveau* sujets Quand tout fut réglé, Charles de Navarre revint à Paris, et, accompagné du dauphin, se rendit au Louvre pour s'y réconcilier avec le roi (a/t septembre 1 355). Ce n'était pas de se jurer une amitié réciproque qui était difficile, mais d'en éprouver les sentiments, et surtout d'y rester fidèle. Jean le Bon et Charles le Mauvais étaient, dans le secret de leur cœur, trop irrités l'un contre l'autre pour que l'accord pût longtemps régner entre eux. Celte fois encore le roi de France éclata le premier. Incapable d'oublier le passé, car il était sujet à ces profondes rancunes qui ne sont pas d'ordinaire le défaut des esprils frivoles, il envenima les vieilles querelles par d'inutiles récriminations. Il y ajoutait en outre de nouveaux griefs, et reprochait à son gendre et à ses amis, au comte d'Harcourt entre autres, d'avoir fomenté l'opposition dans la précédente session des états'2' : rare imprudence, par laquelle, en les chargeant de la responsabilité des décisions qui l'avaient contrarié, et entre autres du refus de la gabelle, il leur en laissait tout l'honneur et les rendait extrêmement populaires parmi ses sujets. Mais, comme ce résultat ne parut point tout d'abord, le roi de Navarre ne vit que l'intention
(l) On peut voir le texte de ce traité dans Secousse, ,2) Celle de 1 355 , dont il a été' question au cha-
Mém.pour l'hist. de Charles le Mauvais , 1. II , p. 58a. pitre précédent.