‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 39 sur 186 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

de lui nuire, et, perdant patience, il résolut de rendre le mal pour le mai. Qu'il se lui déclaré ouvertement, après tant d'injustices, contre le roi son beau-père, Jean n'aurait pas eu le droit de s'en plaindre, au lieu que les menées souterraines et sans franchise du roi de Navarre firent bientôt oublier l'origine de la querelle, et n'en laissèrent voir que les fâcheuses complications.

Charles le Mauvais crut qu'il serait de bonne guerre de profiter de ses liaisons avec le dauphin pour jeter le trouble dans la famille royale. Le fils aîné du roi n'avait que dix-neuf ans. Christine de Pisan , qui a écrit son panégyrique, plutôt que son histoire, avoue que « jeunesse, par propre volonté menée plus perverse rrqu'à tel prince n'appartient, dominoit en ]ui,v et quelques témoignagnes lui donnent Guillaume et Jean Marcel, frères d'Etienne, pour ministres et compagnons de ses débauches. Christine, il est vrai, toujours attentive à trouver des excuses aux torts de son héros, qui l'avait, ainsi que son père, comblée de bienfaits, suppose que c'est peut-être le fait de « mauvais administrateurs^; n mais elle avoue ailleurs que c'est seulement après avoir été couronné qu'il apprit à rc discerner le clair du trouble, le beau du laid, le bien du mal (2). •» Négligé parle roi, marié, dès l'âge de treize ans, à une enfant comme lui (Jeanne de Bourbon), d'une complexion si délicate qu'il ne pouvait briller dans les tournois et autres divertissements de la chevalerie, il s'était porté aux études et apprenait les sciences, le latin, la grammaire, les mathématiques, la théologie, l'astrologie, l'alchimie. Mais ces connaissances, qui devaient faire un jour de lui, en ces siècles agités, le plus ce sage n de nos rois, n'avaient point encore produit leur heureux effet. En 1 3 5 5 , et durant les années qui suivirent, son esprit et son caractère n'étaient pas encore formés; il ne savait ni se conduire, ni vaincre ses mauvais instincts, ni même les discipliner®.

(,) Christine de Pisan, î™ part. ch. vu; éd. Michaud et Poujoulat, t. I, p. 5q6.

(2) rrCestny sage Charles ro-y Quint du nom fu eteoronné, lequel tost après, nonohslant le boullon ffde si mené (jeune) aage contre la commune maffiiière des hommes cheminans par le cours de na-

ffture fu enluminé de clere cognoiscence ,

* que luy discerna le cler du trouble, le bel du lait, fie bien du mal.» (Christine de Pisan, i'e part, ch. vin, t. I, p. 5 98. )

(3' Les miniatures qui nous donnent le portrait d'Etienne Marcel contiennent aussi celui du dauphin. On le trouve encore en tète de presque tous les livres qui lui furent dédiés, entre autres des Grandes Chroniques. Sa statue peinte et celle de Jeanne de Bourbon, sa femme, autrefois au portail des Céleslins, sont maintenant à Saint-Denis.

On lira avec plaisir le portrait du dauphin Charles par Christine de Pisan, son biographe. Il convient seulement de remarquer que ce portrait se rapporte surtout au temps où ce prince était déjà devenu roi : rrLe corsage estoit hautt et bien fermé, droit et rrlé (large) par les espaules, et haingre (effilé) paieries flans; gros bras et beauls membres avoit si tr correspondais au corps qu'il convenoit, le vissage de beau tour un peu longuet, grant front et rr large; avoit sourcilz en archiez (arqués), les yeuls «de belle forme, bien assis (fendus), chasteins en rr couleur, et arrestez en regart; hault nez assez, et rr bouche non trop petite, et tenues lèvres; assez rr barbu estoit, et ot un peu les os des joes hauls, le rrpoil ne blont ne noir, la charneure clere brune; mnais la chiere est assez pale, et croy que ce et ce rr qu'il estoit moult maigre luy estoit venu par ac-

s, liaison Gomme il était d'un caractère faible, et, en ce temps-là, facile aux conseils, le

roi de Navarre lui persuada sans peine que son père le haïssait : si! en était autrement, l'héritier du trône resterait-il sans gouvernement, sans apanage, comme le dernier des sujets? Il n'avait plus qu'un moyen de se préserver des dangers qui le menaçaient, c'était de se réfugier auprès de l'empereur, son oncle, et d'implorer sa protection. Les ennemis du Navarrais, qui lui reprochent cette perfidie, ajoutent qu'il voulait entraîner l'empereur dans un complot, afin de s'emparer du roi Jean, de l'enfermer dans une tour et même d'abréger sa vie. C'eût été une entreprise bien téméraire, puisqu'elle ne pouvait réussir que par la complicité peu probable d'un beau-père et d'un fils. La source de cette accusation est d'ailleurs trop peu sûre pour qu'on y puisse entièrement ajouter foi; mais il s'en élève si souvent de semblables contre Charles le Mauvais, qu'il y faut voir tout au moins la défiance profonde qu'inspirait à ses contemporains ce prince aussi perfide que séduisant

En tout cas, les projets d'évasion du dauphin ne peuvent être mis en doute : le lieu du rendez-vous était Mantes, et le Navarrais avait envoyé jusqu'à Saint- Cloud trente ou quarante hommes d'armes pour servir d'escorte au fils aîné du roi, lorsque ce prince lui fit savoir qu'il avait renoncé à son projet. Jean, ayant eu connaissance du dessein de son fils, venait de lui accorder son pardon et de lui dire que, s'il lui plaisait d'aller voir l'empereur son oncle, il le pourrait faire en grande pompe, pourvu qu'il voulût seulement en demander la permission. Le dauphin sentit tomber ses soupçons et ses craintes. Il se réconcilia sans arrièrepensée avec son père, et parvint même à lui arracher le pardon de son cousin de Navarre, qui était son principal conseiller, et des seigneurs qui devaient l'accompagner dans sa fuite, entre autres les comtes de Foix, d'Harcourt, de Namur, de

rrcident de maladie, et non de condicion propre. Sa rphinozomie et façon estoit sage, attrempe'e et raser sise à toute heure, en tous estas, et en tous mourr vemens; chault, furieus en nul cas n'estoit trouvé, trains agmodéré en tous ses fais, contenances et ■maintiens. Ot belle aleure, voix domine de beau "ton, et avec tout ce, certes, à sa belle parleure rr tant ordenée et par si belle , arrengé sanz aucune "superfluité de parolle, ne croy que réthoricien " quelquonques en lengue françoise sceust riens 'rmender. « (Christine de Pisan, 1" part. ch. xvn, t. I, p. 612.)

(1) Les accusations dont il s'agit ne se trouvent que dans un récit de ces événements , rédigé par un secrétaire royal , d'après un interrogatoire de Friipiot, gouverneur de Caen; mais, l'interrogatoire même n'existant plus, il y a lieu de craindre que le secrétaire n'ait pas été un rapporteur fidèle,

d'autant plus qu'on ne trouve trace nulle part ailleurs des projets criminels qu'il prête en celte occasion à Charles le Mauvais. — Le même récit, accuse non moins légèrement ce prince d'avoir échoué dans une tentative pour tuer le roi Jean, à l'occasion d'un voyage à l'abbaye de Beaupré ou Grandpré, en Normandie. (Trésor des Chartes, layette 5 , de Navarre 9. — Secousse, Mémoires pour servir à l'hist. de Charles le Mauvais, t. Il, p. h<j.) — Froissart (liv. I, part. 2, ch. xx) se borne à dire ce qui suit : rrFut dit au roy de France que le roi de Narrvarre et celui de Harecourl dévoient mettre tes crAnglois en leur pays et avoient de nouveau fait rr alliance au roi d'Angleterre. Je ne sais si c'étoit «voir ou non, ou si on le disoit par envie, mais je rené crois mie que si vaillans gens et si nobles et de rr si haute extraction voulussent faire ni penser trarrhison contre leur naturel seigneur."

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