‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 40 sur 186 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Montforl, et Maubué de Mainemares. Cette grâce fut solennellement promulguée quelques mois après, sous la forme ordinaire dune lettre de rémission ®.

Jean pardonnait à son fils du fond du cœur, car il n'était pas un méchant p Cre - Le dauphin .

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mais a son gendre du bout des lèvres, car d n avait pas cesse de le craindre. 11 lui promettait pour la troisième fois de tout oublier et de lui rendre ses bonnes grâces, et cependant il ne songeait qu'à se venger, rr Je ne veux nul maître en ff France fors moi, s'écriait-il; jamais n'aurai joie parfaite tant qu'il sera en vie. « Loin de calmer sa colère, le temps ne faisait que l'accroître, et les délais qu'il avait du subir ne lui avaient appris qu'à se conduire avec plus de patience et d'adresse. Il commença donc par s'assurer du dauphin, en lui donnant la grande et belle province de Normandie, qu'à son âge et après la faute récemment commise ce prince ne pouvait espérer. Pour apaiser le mécontentement public, il transforma ensuite la gabelle en une taxe sur les revenus, et, sans plus de retard, tourna ses efforts contre Charles le Mauvais.

Le dauphin, heureux de sa dignité nouvelle et flatté de s'entendre appeler duc LeNayam de Normandie, nom qu'on prit l'habitude de lui donner, s'était hâté de prendre à Rouen, possession de son gouvernement et d'aller au-devant des hommages de ses vassaux. H résidait à Rouen et y menait joyeuse vie, entouré d'une brillante jeunesse qu'il avait invitée à ses fêtes. Dans le nombre étaient le roi de Navarre et le comte d'Harcourt. Plusieurs, craignant un piège, s'étaient abstenus, entre autres Philippe de Longueville et Godefroy d'Harcourt, l'un frère, l'autre oncle du Navarrais. Le mardi 6 avril i356 2), le dauphin et ses amis étaient à table, lorsque tout à coup s'ouvre une porte latérale, et le roi Jean paraît à la tête d'un grand nombre d'hommes armés. D'Orléans, il était accouru en toute hâte, suivi d'une escorte de soixante cavaliers, dès qu'il avait appris que ses ennemis se trouvaient réunis à Rouen, et que d'un seul coup il pourrait s'emparer de tous. Précédé du maréchal d'Audeneham, qui, l'épée haute, disait d'une voix menaçante : rrNul ne se meuve «pour chose qu'il voie, s'il ne veut mourir de cette épée ! n il entre dans la salle du festin, se dirige rapidement vers son gendre, le saisit par la queue de son chaperon, et, l'attirant à lui, il s'écrie : «Or sus, traître, tu n'es pas digne de rr seoir à la table de mon fils. Par l'âme de mon père, que je ne boive ni ne mange rrtant que tu vivras! n Colinet Doublet, écuyer tranchant de Charles le Mauvais,

[l) Lettres du 6 et du 2 3 janvier 1 356. — Voy. la déposition de Friquet, à la date du 5 niai 1 35 6.

On sait que les lettres de rémission contenaient, comme le mot l'indique, remise des peines encourues par les particuliers, en même temps que le pardon royal pour les actes qui pouvaient les leur

faire redouter. Quand il sagissait d'une ville, on disait lettres d'abolition.

m Froissart dit le îG , et M. Henri Martin donne cette date après lui. L'exactitude ordinaire des Grandes Chroniques nous détermine à préférer celle du G.

s'élance aussitôt sur le roi pour le frapper de son couteau à la gorge; mais il est saisi et désarmé. L'assemblée était stupéfaite, et chacun redoutait trop d'être au nombre des victimes pour remarquer que le personnage de sergent d'armes convenait mal à un roi. La plupart, d'ailleurs, sautaient, pour s'échapper, par-dessus les murailles

Le duc de Normandie, éperdu, se jeta aux pieds de son père, le suppliant à genoux de ne point faire en sorte qu'on pût croire que son hospitalité cacbait un piège, et de ne pas le déshonorer par une trahison, rr Laissez, répondit Jean, rr ils sont mauvais traîtres; vous ne savez pas tout ce que je sais, n Et hors de lui, saisissant une masse de sergent d'armes, il et s'en vint sur le comte d'Harrr court, et lui donna un grand horion entre les épaules. r> Quelques-uns veulent que le père et le fils fussent d'accord, et que les supplications du jeune prince ne fussent qu'une comédie. L'histoire ne peut prouver une accusation aussi grave, mais c'est déjà trop qu'elle ne soit pas absolument invraisemblable. L'absence de Philippe de Longueville et de Godefroy d'Harcourt montre que les plus prudents amis du Navarrais ne se croyaient pas en sûreté auprès du nouveau duc de Normandie. Si ce dernier n'était pas complice de son père, comment la bonne intelligence entre eux n'en fut-elle pas altérée? Comment, lorsqu'il fut investi de l'autorité suprême, en l'absence du roi prisonnier, ne rendit-il point la liberté à Charles de Navarre, ne fût-ce que pour prouver qu'il y avait eu violence imprévue, mais non pas guet-apens? Par cette conduite équivoque, le dauphin encourut le soupçon d'avoir payé de ce prix la riche province que Jean le Bon lui donnait.

Ex&ution de ses amis. Cependant le roi de Navarre prenait le ciel à témoin que, depuis le meurtre du connétable d'Espagne, au sujet duquel il avait fait amende honorable et reçu son pardon, il n'avait pas, comme on le lui reprochait, ce machiné plusieurs choses au cr dommage, déshonneur et mal du roi et de monseigneur, son aîné fils et de tout rr le royaume de France, n Tout fut inutile; Jean le mit sous bonne garde; puis, montant à cheval avec les siens, il fit placer sur deux charrettes le comte d'Harcourt, le seigneur de Graville, Maubué de Mainemares et Colinet Doublet. En voyant quelles étaient les victimes, le peuple de Rouen sentit bien de quel crime le roi tirait vengeance. De tous les meurtriers du connétable, il ne manquait que le bâtard de Mareuil, uniquement sans doute parce qu'il n'était pas venu à Rouen.

Quand on apprit que Jean, après avoir conduit ces malheureux hors de la ville, leur avait fait couper la tête et avait ordonné de suspendre les corps au gibet, la foule, émue et irritée, s'assembla sur les places publiques, et l'on parlait déjà de mettre en pièces les exécuteurs de la sentence; car le comte d'Harcourt et ses compagnons d'infortune étaient en grande faveur à Rouen. Pour conjurer l'orage,

(,) Froissart, liv. 1, pari. -2 , ch. xx; t. I, p. 323. rrinde fuoientibus et per niuros sallantibus prae li- — trAliis omnibus qui in illo prandio fuerant bine rcinore. » (Deuxième contin. de Nangis, p. a3o.)

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