‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 41 sur 186 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

le roi se vit contraint de s'avancer au milieu des mécontents et de se faire reconnaître en levant la visière de son casque. Comme le respect de la majesté royale ne suffisait plus pour imposer au peuple ameuté, il dut descendre jusqu'à donner l'explication de sa conduite. Il accusa ses victimes d'avoir cherché à rc mettre les rcAngloisen leur pays et de nouveau fait alliance avec le roi d'Angleterre, v II montra donc un parchemin d'où pendaient plusieurs sceaux, et qui établissait, disait-il, que ces traîtres s'étaient engagés auprès du roi d'Angleterre à faire périr le roi de France et son fils aîné, afin de placer la couronne sur la tête du roi de Navarre, sous la condition que celui-ci livrerait la Gascogne et la Normandie à Edouard III. Mais peu de personnes crurent que Jean disait la vérité W : on resta persuadé qu'il avait voulu venger le meurtre du connétable d'Espagne, quoiqu'il eut juré de l'oublier, et que ce traité avec l'Angleterre n'était qu'une invention pour désarmer les nombreux partisans du principal prisonnier. Froissart, d'ordinaire si favorable aux princes et si crédule à leurs assertions, révoque en doute la réalité de celle-ci (2).

Pouvait-on croire, en effet, qu'après avoir renoncé, peu de temps auparavant, Lettre

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à une alliance avantageuse avec 1 Angleterre, pour ne pas se brouiller avec la France, Charles de Navarre fût si empressé d'en négocier une autre dans de plus mauvaises conditions? Une lettre d'Edouard III, adressée, le k mai, au souverain pontife, et rendue publique, vint confirmer l'opinion populaire, en soutenant, frsous sa parole de roi et devant Dieu, d que le traité par lequel Jean le Bon justifiait ses violences n'avait jamais existé. Ce démenti, venant d'un rival, n'aurait pas par lui-même une grande valeur ; mais, si l'on considère qu'il est d'accord avec l'opinion du plus grand nombre des hommes de ce temps-là, étrangers ou Français, et qu'enfin Jean avait intérêt, fût-ce par un mensonge, à détourner la colère d'un peuple furieux, on avouera que la lettre du roi d'Angleterre mérite quelque attention (3).

(1) Nous avons, à ce sujet, l'assertion de Villani. L'historien florentin accueille trop facilement tous les bruits, et il est trop éloigné du théâtre des événements pour qu'il soit prudent de s'en rapporter ii lui , quand on veut savoir l'exacte vérité sur les faits. Mais, comme il vivait dans un pays où les peuples comptaient pour quelque chose, il est un fidèle écho de l'opinion, dont il s'inquièle infiniment plus que les autres auteurs de son temps. Or, sur le point qui nous occupe , il déclare que le sentiment général fut que la captivité du roi de Navarre n'était qu'une vengeance de la mort du connétable, et qu'on douta fort de l'authenticité du traité que Jean tenait à la main (o vero o simulato

che fosse); il affirme de plus que les Français se prononcèrent ouvertement pour la victime, qu'ils déclaraient innocente d'une pareille infamie , — sans doute celle d'avoir voulu tuer le roi et livrer deux des plus belles provinces du royaume aux Anglais (parendo a molli ch'egli c gli altri ch'erano stati deeapitati fossono senza colpa di quella infamia). (Matteo Villani, Istorie, p. 337; Firenze, Giunti, 1 58 1 .)

!î) Grandes Chroniques, t. VI, p. 26, 27. — Deuxième contin. de Nangis, p. 23o. — Froissart, liv. I, part. 2 , ch. xx.

<3) Voy. la lettre d'Edouard III au pape, rapportée par M. Buchon à la page 32 3 du tome I de Froissart.

captivité et souffrances Le peuple de Rouen manqua de force ou d'audace pour exercer des repréuroide sailles, punir les hommes qui avaient aidé le roi dans son entreprise, et délivrer

les prisonniers. A la fin, les mécontents se retirèrent, mais d'un air si menaçant (pie Jean comprit qu'il y aurait imprudence à les pousser à bout. Le lendemain il fit relâcher ceux des convives de la veille dont il n'avait pas encore décidé la mort, à la réserve du roi de Navarre, de Friquet, gouverneur de Gaen, et de l'écuyer Bantalù. Il avait d'abord conçu le dessein de faire un exemple terrible , en ordonnant le supplice de son gendre; mais il céda aux pressantes sollicitations de ses plus sages conseillers, qui l'en détournaient, et surtout à la crainte de provoquer une émeute. Il se vengea de cette contrainte en infligeant à son prisonnier les plus durs traitements. Il le fit conduire d'abord au Louvre, puis au Châtelet, où Charles de Navarre retrouva ses deux compagnons d'infortune, et un peu plus tard au château d'Arleux, en Cambrésis. C'est surtout durant son séjour au Châtelet qu'on se fit un jeu de son malheur. Tantôt on lui envoyait des sicaires qui prétendaient avoir mission de le décapiter sur-le-champ, et, lorsqu'il avait passé par les angoisses cruelles de l'homme qui se prépare à mourir, d'autres émissaires arrivaient pour enjoindre aux premiers de surseoir à l'exécution. Tantôt on feignait de vouloir l'enfermer dans un sac et le jeter à la Seine Qu'espérait-on de ces lâches et ridicules tortures, uniquement propres à exaspérer le prince qui en était victime, et à faire de lui, s'il recouvrait sa liberté, un ennemi que rien n'apaiserait? Charles le Mauvais serait sans doute fort excusable, si, dans cette circonstance, il s'était montré, par ses paroles, digne de son surnom; mais à tous les outrages il opposa un calme inaltérable qui désarma geôliers et bourreaux.

Fidélité Le récit de ses souffrances courageusement supportées ne put être tenu si secret

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qu il ne se répandit dans tout le pays. 11 y excita une vive indignation. Un se demandait s'il était juste que le plus aimable des princes fût puni si sévèrement d'un meurtre que tout le monde approuvait et qui lui avait été deux fois pardonné; on ajoutait que son véritable crime était sans doute d'avoir voulu alléger les impôts qui pesaient sur les pauvres gens, et l'on se rappelait que le roi luimême le lui avait amèrement reproché. Le mécontentement public ne s'arrêta point à des paroles : quand le roi Jean entreprit de confisquer les biens du roi de Navarre, il rencontra partout la plus vive résistance. Non-seulement le duc de Lancaster, profitant de l'occasion pour faire une guerre juste, s'empressa de défendre les villes attaquées, mais les habitants même de celles qu'il ne secourait

i]m roi de Navarre.

( ' ' rt Dura autem sic fuit in careeribus , limita grarrvia sustinuit et stupenda. Nam aliquando mitte- '•bantur ad eum quidam qui fingebant ipsum velle ffsine medio decollari; sed tune superveniebant alii reprohibentes. Ipse autem, ut dicitur, sustinebat

tfomnia patienter, nihil mali operis recognoscens , «et sic stetit in carcet'ibus diversimode vineulatus «et dure tractatus per unum annum cum dimidio «et amplius. n (Deuxième continuateur de Nangis,

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