‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 43 sur 186 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

La noblesse française sous les armes. — Bataille de Poitiers (19 septembre i35G). — Captivité du roi Jean. — Mécontement général. — Attitude de Paris et de Marcel. — Paris fortifié.

— Organisation de la défense. — Le dauphin impopulaire à Paris. — Réunion des états.

— Le tiers état. — La noblesse. — Le clergé. — Robert Le Coq. — Sa liaison avec le Navarrais. — Sa conduite envers le roi Jean. — Il est partisan des réformes. — Il s'allie à Marcel. — Plans de Marcel. — ■ Commission nommée. — Ses travaux. — Le dauphin aux Cordeliers. — Subside accordé par la commission. — Poursuite contre les officiers royaux.

— Délivrance du Navarrais demandée. — Conseil royal. — Composition du conseil royal.

— Puissance du conseil. — Abstention des bourgeois. — Délai demandé par le dauphin. — Articles et remontrances des états. — Division dans le conseil royal. — Séance de clôture ajournée. — Conseil tenu au Louvre. — Réunion illégale aux Cordeliers (5 novembre). — Discours de Robert Le Coq. — Résolution prise aux Cordeliers. — Humiliation du dauphin.

— Il demande une aide aux bonnes villes. — Conditions qu'y mettent les états d'Auvergne et de Languedoc.

H n'entre pas dans le plan de cette étude d'exposer en détail l'histoire des guerres; mais il faut en dire tout ce qui est nécessaire pour montrer l'influence qu'eut la bataille de Poitiers sur l'esprit public en France, et, par suite, sur les destinées de notre pays pendant les deux années qui suivirent.

Le prince Noir, solidement établi dans nos provinces méridionales, ne rêvait La noblesse française que d'étendre la domination de l'Angleterre. La captivité du roi de Navarre et le mécontentement qu'elle avait soulevé en Normandie lui donnaient une occasion favorable et un prétexte suffisant pour envahir cette riche contrée, sous couleur de la défendre. Son projet était de s'y rendre en passant par le Berri, la Touraine et le Maine. Déjà il se trouvait aux environs de Bourges, dont il avait brûlé les faubourgs, lorsqu'il apprit que le roi était à Chartres et qu'il faisait garder tous les passages de la Loire. Il sentit donc que son coup de main était manqué; car, par un dédain exagéré de son adversaire, il n'avait pris avec lui que huit mille hommes, tandis que Jean en conduisait au moins cinquante mille, cavaliers pour la plupart et revêtus d'armures de fer. Il est vrai que cette inégalité du nombre se trouvait compensée par un meilleur système d'armement chez les

ennemis de la France. Ils ne donnaient pas l'étrange spectacle d'une noblesse hautaine encore, quoique abâtardie, qui refusait le concours d'hommes d'armes pris dans les humbles, mais courageuses populations du royaume. Vaincus quand ils étaient seuls, à Gourtrai et à Crécy par exemple, vainqueurs quand ils se voyaient contraints de subir le contact des villains armés, comme il était arrivé à Cassel , nos gentilshommes n'en couraient pas moins les chances d'une défaite presque certaine, plutôt que de subir la honte d'un secours qu'ils jugeaient ignominieux. Plus sensés, les Anglais empruntaient la plus grande partie de leurs forces à ces mercenaires, à ces archers, à cette et piétailles (c'est ainsi qu'on désignait alors l'infanterie), qui n'avaient pas une goutte de sang noble dans les veines, mais qui, armés à la légère, de hallebardes, de maillets de plomb, de (lèches, de pieux ou dépiques, combattaient avec avantage des chevaliers presque écrasés, avant de combattre, sous le poids de leurs armures.

Cependant, du côté des Français, il n'était personne qui ne désirât une rencontre. La victoire paraissait si assurée, qu'on riait à l'avance de la déconfiture de cette poignée d'Anglais. C'est pourquoi nos téméraires aïeux ne prirent aucune des précautions que commandait la prudence : ils laissèrent le prince de Galles s'enfermer dans la position qu'il voulut , quoique rien ne fût plus facile que de s'y opposer. Puisqu'on avait fait cette faute, il eût fallu du moins la réparer en profitant du nombre pour cerner l'ennemi et le forcer, par la famine, à mettre bas les armes. Jean voulut absolument livrer bataille, quoiqu'il se trouvât au milieu des vignes, où la cavalerie, qui faisait presque toute sa force, ne pouvait se mouvoir; et, parmi tant de gentilshommes qui l'entouraient, il ne s'en trouva pas un qui lui représentât qu'il perdait et son royaume et lui-même : s'en remettre au temps du soin de la victoire était indigne de la chevalerie française; elle devait à sa gloire de braver tous les obstacles.

Si elle avait conservé du moins son ancienne bravoure, elle aurait pu, en se dévouant, réparer une faute si grave; car combien de défaites que l'impéritie des chefs rendait probables et que la valeur des soldats a changées en victoires! Mais on ne saurait douter que la dégradation de la noblesse française, loin de se borner à l'esprit, n'eût déjà gagné jusqu'au cœur. Froissart, qui lui est pourtant si favorable, dit, en parlant de la bataille de Poitiers, que crie roy Jehan de son costé et fut très bon chevalier, n et que, et si la quarte partie de ses gens luy eussent resff semblé, la journée eust esté pour eux^.n cr Si tous les autres nobles et soldats, ce dit avec plus de précision encore le carme Jean de Venette, s'étaient comportés cr aussi vaillamment que le roi, ils auraient glorieusement triomphé des ennemis. rrMais il n'en fut pas ainsi, parce que le plus grand nombre, pusillanimes et lents, rene voulurent pas attaquer leurs adversaires®. •» Une complainte du temps, ré-

' Froissart, liv. I, cli. xlii; t. [, p. 35 1. — Second continuateur de Nantis, p. aio.

Page 1