‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 44 sur 186 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

cemment publiée, accuse même la noblesse de trahison, ce qui est la consolation ordinaire des vaincus après la défaite; mais elle nous révèle un fait ignoré auparavant, et qui montre que, si les nobles ne trahissaient pas, ils avaient cependant moins de souci de la gloire de nos armes que des profils de la guerre. Outre qu'au milieu de la misère publique ils affichaient un luxe insolent, chacun d'eux s'assurait une triple ou quadruple solde, en faisant passer ses valets et ses pages pour autant d'hommes d'armes. Valets et pages moulaient tour à tour les mêmes chevaux, comme dans une pompe de théâtre, et donnaient ainsi le change aux maréchaux chargés de les compter et de les payer. Cette supercherie n'avait pas seulement pour effet de vider les caisses publiques, elle trompait encore le roi sur ses forces réelles, et lui faisait prendre des goujats sans instruction militaire ni bravoure pour des soldats exercés Lâches et voleurs, voilà donc ce qu'étaient, aux yeux du commun, de la cr pedaille , n de la tr ribaudaille , v comme ils appelaient les petites gensl2), ces gentilshommes oublieux de la bonne contenance qu'avaient faite les milices communales sur plus d'un champ de bataille.

C'est avec une telle armée que Jean engagea l'action dans les champs de Maupertuis, aux portes de Poitiers (19 septembre). Il commandait la «tierce bacc taille, n et avait mis à la tête des deux autres le duc d'Orléans, son frère, âgé de vingt ans, et le duc de Normandie, son fils aîné, qui n'en avait que dix-neuf. Ses autres enfants payaient aussi de leur personne; mais le soin de protéger leur vie n'était pas un médiocre embarras dans la mêlée. Quand la victoire parut incliner vers les Anglais, le roi, craignant, s'il tombait entre leurs mains, que toute sa famille ne fût prise avec lui, donna l'ordre à tous ces princes de quitter le champ de

' La liés grant traïson qu'ils onl lonc-temps covée Fut en l'ost dessus dit très clerement provée.

Quant culs auls meschaus pour passer se montraient , Garçons armez, chevauls l'un de l'autre empruntaient; Leurs soillars et leurs pages pour gens d'arme contoient, Ainsi un seul pour quatre du roy gages prcnoient.

Voici maintenant comment l'auteur de cette curieuse complainte parle du luxe de la noblesse :

Bonbanz et vaine gloire, vesture deshoneste, Les ceintures dorées, la plume sur la teste, La grant barbe de bouc , qui est une orde beste, Les vous font estordiz comme fouldre et tempeste.

Et ce n'est pas un ennemi qui accuse ainsi la noblesse; c'est un fidèle sujet du roi Jean, qui est pour lui

Li très plus noble de loule créature.

Il e'tend sa tendresse jusqu'au fds du roi :

Dieu veuille conforter et garder nostre roy. Et son petit enfent qu'est demeuré o soy!

Ainsi l'on ne saurait mettre en doute ce témoignage d'un ami , qui cherche peut-être un peu trop , par excès d'amour-propre national, à expliquer une honteuse déïaite, mais qui n'aurait pu inventer les détails qu'il nous fait connaître.

Il faut ajouter que, s'il est dévoué au roi, il lui conseille de s'appuyer à l'avenir sur le peuple, qui du moins ne s'enfuira pas pour sauver ses jours :

S'il est ben conseillé, il n'obliera mie

Mener Jaque Bon home en sa grant compagnie :

Guerres ne s'enfuira pour ne perdre la vie!

(Complainte publiée par M. Ch. de Beaurepaire dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. Il, p. 257. — 3e série, Paris, 1 85 1 . )

(2) J.-V. Le Clerc. Discours sur le xiv' siècle, t. I . p. 1 Ai .

bataille. Ils obéirent aussitôt, escortés de huit cents lances W. Peut-être, s'ils l'eussent voulu, auraient-ils obtenu de rester, puisque Philippe, le plus jeune d'entre eux, n'abandonna point son père et subit le même sort que lui. On ne sait trop, en tout cas, s'il faut faire honneur à Jean de cet acte de prévoyance. Que le roi vînt à mourir ou qu'il fût fait prisonnier, son successeur ou son lieutenant était un jeune homme, presque un enfant, maladif et porté aux études savantes plutôt qu'aux combats. Mais Jean ne mit pas même en balance ses devoirs de roi avec son honneur de chevalier; et, s'il fit usage de la réflexion, ce ne fut que pour diminuer les dangers auxquels son humeur guerrière exposait son royaume, non pour les prévenir.

(1) Voici les textes qui établissent l'ordre donné par Jean à ses fils :

i° Lettre du comte d'Armagnac, lieutenant du roi en Languedoc, aux habitants des villes de son gouvernement, pour leur faire part de la défaite essuyée à Poitiers et les convoquer à Toulouse. Cette lettre est datée de Moissac, le 1" octobre 1 3 56. Elle est écrite en dialecte gascon :

trCarsamis, ab la plus grant tristor et dolor de trcor que avenir nos pogués, vos faut assaber que rrdillms ac vin jorns que lo rey mossenhor se comtfbatet ab lo princep de Gualas, e aychi cum à Dio "à plagut a suflrir lo rey Mossenhor es estât des- * confit et és prés cum lo melhor cavalier que l'os ttlejorn de sa part, é és naffrat el vizatge de doas " plaguas. Mossenhor Phetip son dernier tilh és prés rrab Ihuv. Mossenhor le duc de Normandiaet mos- "senhor le duc d'Orlhes de comandamen del rey rr mossenhor se so salvatz; e io princep és o sera rrdins m jorns à Bordeus, e mena lo rey mossenhor

rrab lhuy e son dig lîlh e d'autres pregos »

(Publiée par M. Lacabane dans le Dictionnaire de la conversation, art. Charles V, itc édition.)

a0 Dans une chronique sans titre qui porte au dos de la reliure ces mots : Chroniques de Normandie (Bibl. Nat. ras. fr. 10A68, anc. suppl. fr. 11" 107), on lit ce qui suit, 1° ia5 v° :

rrAins que le roy fut prins, quant il aperçut que fia bataille estoit doubteuse, il manda à son ainsné ffilz Charles duc de N01 mendie que, sur quanque ffil amoit el doubtoit, il se retraist à Poitiers, t\ combien que moult envys le feist. Mais il convinst «qu'il obeist à son pere comme raison estoit. n

Le désir que ce second texte prête au duc de Normandie de rester avec son père sur le champ de bataille peut être regardé comme une flatterie. Ce prince dut obéir a\ec empressement, car il était

chétif et maladif au point de ne pouvoir supporter le poids d'une armure, et la bataille de Poitiers est la seule a laquelle il ait assisté de sa vie, quoiqu'il ait souvent fait la guerre. Pour commander à ses armées, il avait Du Guesclin, qu'il nomma connétable, et qui était à son service depuis l'année 1 357, en qualité de capitaine général de la ville de Pontorson et du Mont-Saint-Michel , c'est-à-dire à un moment où le duc de Normandie n'était encore que lieutenant général du royaume.

Il est singulier que Froissart, si favorable aux princes et à la noblesse, ait ignoré cette excuse ou t'ait passée sous silence. Voici ce qu'il dit à ce sujet : rr Quand la bataille du duc de Normandie, comme rrje vous ai dit, vit approcher si fortement les barr tailles du prince qui jà avoient déconfit tes marérr chaux et les allemands et étoient entrés en chasse, rfsi en fut la plus grand partie tout ébahie et en- « tendirent les aucuns et presque tous à eux sauver rret les enfans du roi aussi, le duc de Normandie, rrle comte de Poitiers, le comte de Touraine, qui rr étoient pour ce temps moult jeunes et de petit cravis : si crurent légèrement ceux qui les gouverf noient.» (L. I, part. 2, ch. xxxix; t. I, p. 0/19.)

Les Grandes Chroniques (t. VI, p. 33) disent simplement: «Et de la dicte besoigne l'en fist retf traire le duc de Normandie ainsné fils du roy, le <rduc d'Anjou et le conte de Poitiers ses frères, et rrle duc d'Orléans, frère du dit roy. n — Quant à Jean de Venette, second continuateur de Nangis, il a une autre version , mais que ne confirme aucune autorité : rfDictus dominus rex Francise Johannes rrcaptus est ab Anglicis et detentus, una cum fil io rrsuo nltimo genito Phitippo. Qitod videns primorrgenitus ejus Karolus, dux Normanniœ, cum omrmibus suis qui secum in armis aderant, dimisil (rprœlium et recessit.» (P. 2A0).

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