CHAPITRE TROISIÈME
Les deux premiers corps, quoique affranchis de la garde des princes, furent Captivité du roi J'dii . bientôt en pleine déroute. «■ Plusieurs, disent les Grandes Chroniques (c'est-à-dire rr un grand nombre), tant chevaliers comme écuyers, s'enfuirent volontairement fret honteusementW.il Restait la troisième bataille, qui était encore à elle seule deux fois plus nombreuse que l'armée ennemie, et dont faisaient partie les plus brillants chevaliers, jaloux de combattre auprès du roi. Suivi de son troisième fils, Philippe, qui n'avait pas voulu l'abandonner, Jean multipliait les marques d'un courage réel , mais que son impéritie rendit inutile. Tout pouvait encore être sauvé : ce fut lui qui perdit tout. Au commencement de l'action, tandis que les Anglais étaient encore retranchés dans les vignes, on lui avait conseillé, avec raison, d'ordonner aux siens de mettre pied à terre, puisque les chevaux étaient un obstacle; il n'en avait voulu rien faire; puis, quand le prince Noir, enhardi par la défaite de ses premiers ennemis, s'aventurait à combattre dans la plaine, le roi, ne comprenant pas que des circonstances différentes demandaient une tactique nouvelle, donna l'ordre trop tardif d'abandonner les montures, et, forçant ainsi ses chevaliers de combattre à pied sous le poids accablant de leurs armures, il rendit tous leurs efforts stériles. Lui-même, avec son fils Philippe et les seigneurs qui n'avaient pas péri dans le combat, il paya ses fautes de sa liberté. Ses gentilshommes, plus soucieux de leur vie que de leur honneur, du plus loin qu'ils voyaient un Anglais, lui tendaient leur épée et demandaient quartier. Un seul chevalier, dit-on, de l'armée victorieuse en eut trente-cinq à sa merci. Par une singulière méprise, les fuyards cherchaient un refuge sous les murs de Poitiers, qui était aux ennemis; ceux-ci eurent donc bientôt des prisonniers plus nombreux qu'ils n'étaient eux-mêmes, entre autres l'archevêque de Sens, dix-sept comtes, soixante-dix barons et baronnets, deux mille chevaliers et écuyers. Ne pouvant les garder, car le moindre accord entre les captifs aurait pu compromettre les résultats de la victoire, ils les mirent pour la plupart en liberté sur parole, sans leur imposer d'autre obligation que de se rendre à Bordeaux pour les fêtes de Noël, afin d'y payer leur rançon, ou, a défaut d'argent, de se constituer prisonniers ®.
A la nouvelle de ce désastre, l'émotion fut profonde en France. Ce n'était pas Mécontentement la perte de dix ou douze mille hommes qu'on déplorait, car depuis longtemps on ne s'étonnait plus des calamités de la guerre, et, sur le nombre, il n'y avait pas moins de deux à trois mille barons, dont la mort permettait à leurs misérables vassaux de respirer; mais un patriotisme naissant rendait bourgeois et manants sensibles à ce cruel échec de nos armes. L'humiliation inaccoutumée qu'ils éprouvent témoigne qu'une nation commence à se former. Courtrai et Crécy n'avaient
11 Grandes Chroniques, t. VI, p. 3-2. — m Froissart , liv. II, port. 2, ch. xl-lii.
été que les défaites du roi et de la noblesse, Poitiers est une défaite de la France. Seulement, un peu plus tard, toutes les classes s'uniront dans la même colère; cette fois, le désastre commun les divise plus profondément que jamais. La bourgeoisie ne pouvait s'en prendre au roi : détestable politique, dont la captivité ne semblait à tous qu'un malheur médiocre, il était, du moins, un preux chevalier, comme le dit Froissart, ce si la quarte partie de ses gens lui eussent ressemblé, la cr journée eût été pour eux. d Elle s'en prit donc à erses gens,» c'est-à-dire à la noblesse, et, par une nouveauté inattendue, serfs et villains s'associèrent à leurs sentiments. En voyant revenir leurs maîtres plus avides d'argent que jamais, à cause de leur rançon qu'il fallait payer, ils prévoyaient bien que c'étaient eux qui supporteraient cette charge nouvelle. Ruinés par des prodigalités folles, les vaincus de Poitiers n'espéraient trouver de l'argent que chez leurs vassaux, plus ruinés qu'eux-mêmes, mais humblement soumis à leurs moindres volontés. Ceux-ci se laissèrent arracher d'humbles épargnes qu'en l'absence de toute armée française ils n'auraient pu dérober longtemps aux recherches des compagnies et des Anglais.
Mais à la haine qu'ils nourrissaient depuis tant d'années venait enfin s'ajouter un sentiment plus redoutable, je veux dire le mépris, qui jetait les semences de prochaines et terribles agitations. Quand ils apprirent qu'une puissante armée avait fui devant une poignée d'hommes, ils commencèrent à ne plus craindre ceux qui les faisaient trembler naguère, et, sentant leur propre courage, ils pensèrent vaguement à résister. Pour que le joug soit durable, il faut que la supériorité de celui qui l'impose soit reconnue. Or quel plus honteux spectacle que de voir ces hobereaux rentrant de nuit dans leurs domaines et chargeant les ministres ordinaires de leurs rapines d'enlever le prix de tant de sueurs à ces vassaux qu'ils ne savaient plus protéger ! On payait encore , mais déjà l'on murmurait contre ces exactions nouvelles et contre les violences dont elles étaient accompagnées. On allait jusqu'à dire que les seigneurs dépensaient pour leurs plaisirs l'argent qu'ils amassaient sous prétexte de se racheter des Anglais. «Les chevaliers et les crécuyers qui retournés étoient de la bataille en étoient tant haïs et si blâmés des rr communes, que envis s'embatoient ès bonnes villes W. »
uiiude <ie Paris La captivité même d'un roi incapable et qui avait fait tant de maux à son
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royaume parut une calamité. La France se sentait réduite à pourvoir à son propre salut sans rien attendre de personne, et, ne sachant qu'obéir, elle cherchait qui lui sût commander. 11 lui fallait une image sensible de l'autorité suprême, et elle n'avait aux fils du roi, qu'elle accusait d'avoir fui lâchement, qu'une faible confiance, cr Si y avoit en eux, dit Froissart, petit recouvrer (2). v Christine de Pisan,
(l) Froissart, liv. I , part. 2 , ch. lu. luire le Traité de Brétigny ( Revue des Deux-Mondes ,
m Froissart, liv. I, part. 2, ch. lu. — Il faut n°s des 1 " et 1 5 juin 1871). L'auteur y expose aveclire la remarquable étude de M. Ch. Ciraud. inti- un vif intérêt les causes, les pérépéties, les consé-