CHAPITRE TROISIÈME
lation n'ayant guère été sensibles, il n'y eut qu'à réparer les murailles et à les reculer de deux ou trois cents pas. Mais sur la rive droite, où les Parisiens se portaient de préférence, Marcel dut ordonner qu'on construisît une muraille flanquée de tours. Cette muraille, partant de la porte Barbette, sur le quai des Ormes, passait par l'Arsenal, les rues Saint-Antoine, du Temple, Saint-Martin, Saint-Denis, Montmartre, des Fossés-Montmartre, la place des Victoires, l'hôtel de Toulouse (la Banque actuelle), le jardin du Palais-Royal , la rue Richelieu, et arrivait à la porte Saint-Honoré par la rue de ce nom , et jusqu'au bord de la Seine. Sur les deux rives du lleuve, des bastilles furent construites pour protéger les portes, et l'on fortifia d'un fossé l'île Saint-Louis, qu'on appelait en ce tempslà l'île Notre-Dame, afin qu'elle pût, dans le besoin, devenir un lieu de refuge pour les habitants de Paris. Sur les murs furent établis sept cent cinquante guérites en bois, solidement attachées aux créneaux par de forts crochets en fer. Des chaînes furent forgées pour fermer la Seine et barricader les rues pendant la nuit.
Ces importants travaux, poussés avec une activité extrême, furent achevés en quatre années, quoiqu'il en eût fallu trente à Philippe-Auguste pour construire sans fossés une enceinte bien moins étendue. Ils coûtèrent 182,520 livres parisis, qui font 800,000 francs de notre monnaie, somme énorme pour ce temps-là. Froissart, malgré sa partialité ordinaire, reconnaît le service que Marcel rendait à Paris, en mettant à l'abri d'un coup de main une ville si souvent menacée, et en lui donnant le moyen de s'étendre, de respirer à l'aise derrière ses remparts reculés. Après la mort de ce magistrat infatigable, sous la régence du duc de Normandie, Hugues Aubryot, prévôt de Paris, présida à l'exécution des travaux peu importants qui restaient à faire pour les fortifications; et, s'il tient une grande place dans l'histoire de l'édilité parisienne, c'est surtout pour des constructions d'un autre ordre, destinées plutôt à l'embellissement de la ville commise à ses soins.
Après avoir garanti ses concitoyens contre les surprises du dehors, Etienne 0r&anisi
Marcel voulut qu'ils fussent eux-mêmes les instruments de leur salut. Les états la );f de 1 3 5 5 avaient, comme on l'a vu, conçu le hardi projet d'armer les bonnes villes et de leur donner partout les moyens de se défendre; fidèle à cette idée, il ordonna l'armement immédiat de toute la population virile, et partagea la ville en quartiers, cinquantaines et dizaines, dont les chefs recevaient les ordres de l'autorité municipale et les transmettaient à leurs subalternes. Ceux-ci pouvaient à leur tour assembler les hommes auxquels ils commandaient. Et comme il ne fallait pas que cette organisation fût une formalité vaine , le prévôt des marchands voulut que tous les citoyens enrôlés reçussent l'instruction et lissent tous les exercices de l'état militaire, comme de monter la garde sur les murs le jour et la nuit, et faire dans la ville les rondes du guet. Ainsi, il se trouva bientôt à la
tête de vingt mille hommes en état de porter les armes et prêts à prouver quel dommage la noblesse avait fait à la France en les reléguant jusque-là dans les soins obscurs de la vie privée et du négoce(1). Cette mesure, comme celle de fortifier la capitale du royaume, loin d'être une menace contre la royauté, était un puissant moyen de lui venir en aide contre les ennemis du dehors, et de lui conserver, en cas de nouveaux malheurs , un refuge inviolable. C'est ainsi qu'en jugèrent les contemporains eux-mêmes, ce Et vous dis, s'écrie Froissart, que ce fut rr le plus grand bien qu'oneques prévôt des marchands fit, car autrement la ville rr eût été depuis gâtée et robée par moult de fois et par plusieurs actions®. n Or, sauver Paris, alors même que l'exemple donné n'eût été suivi nulle part, c'était sauver la France, qui n'est jamais entièrement perdue, tant que Paris peut sentir, penser et agir pour elle.
Le dauphin Pendant qu'Etienne Marcel préparait l'exécution de ses patriotiques projets, le
impopulaire à Paris. 1 ^ ■*• 1 1 1 J
duc de Normandie rentrait en toute hâte à Paris, rr Les chefs de la bourgeoisie, m écrit celui des chroniqueurs qui en a le mieux connu les sentiments et les desseins, «affligés de la captivité du roi son père, le reçurent avec honneur. Le ce peuple entier pensait qu'avec le duc Charles et avec son secours son père reviencrdrait, et que la patrie serait sauvée ®. n Marcel et ses amis ne partageaient nullement cette espérance naïve, dont Froissart lui-même, comme nous l'avons vu, montre l'inanité. La nécessité de pourvoir à l'administration du royaume ne leur parut être qu'un beau prétexte, qui ne trompa point les chefs de la bourgeoisie. Ils se tinrent à l'écart. La noblesse même, qui, si faible et si impuissante qu'elle fût alors, devait être le plus ferme appui du dauphin, n'oubliait pas qu'il avait conspiré contre son père, ni les partisans du roi de Navarre que c'était chez lui, en sa présence, peut-être de son consentement, qu'avait eu lieu la trahison de Rouen. Néanmoins l'arrivée du prince fut un sujet de joie parmi le menu peuple, et les bourgeois durent rendre au royal fugitif les plus grands honneurs. Comme le sénat romain, qui félicitait Varron vaincu de n'avoir pas désespéré de la république, ils vinrent en grande pompe à la rencontre du dauphin, pour relever dans sa personne, à défaut d'un plus digne, le prestige tombé du pouvoir royal. Cet acte de fidélité monarchique fait bien voir que, si des projets de réformes germaient dans la tête des chefs de la bourgeoisie parisienne, les plus hardis d'entre eux n'avaient pas pensé jusqu'alors qu'on pût les exécuter sans le concours de la royauté. Us attendaient le duc de Normandie à l'œuvre, sentant qu'au fond ils étaient les maîtres, et certains qu'on ne pourrait se passer d'eux.
Réunion des états. Telle était , en effet, la force des choses, que ce prince ne put rien faire que
"' H. Géraud, Paris sous Philippe le Bel, p. 3 53. (3) rrPost hœc inde recedens (dux Normanmœ)
'2) Froissart, liv. I, pari. 2, c. clxxxih. « accessit Parisius, ubi, dolenlibus dominis (il faut