‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 48 sur 186 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

constater son impuissance. Après avoir pris, à l'exemple de son père, le titre de (ils aîné et lieutenant du roi de France (ordonnance du 2 octobre 1 3 5 G ) , il lui fallut recourir au remède héroïque des temps difficiles : les états s'étaient ajournés à la Saint-André (3 0 novembre); il avança d'urgence le jour de leur réunion, et les convoqua pour le i5 octobre. Il y était réduit par l'impuissance où il se trouvait de se procurer de l'argent. Tout celui qu'avaient accordé les états à leur précédente session s'était dépensé à la formation de l'armée détruite à Poitiers et dans les honteux gaspillages auxquels cette formation avait donné lieu. Recourir à des expédients financiers était impossible à un jeune prince sans expérience, sans aucune autorité morale, sans pouvoir effectif. Force était donc de demander des ressources nouvelles aux contribuables, quoiqu'on pût douter de leur empressement à les voter, quoiqu'on pût craindre que les agitations d'une assemblée ne fissent qu'aggraver une situation si pleine de périls. Tous les scrupules, toutes les hésitations cédèrent devant la crainte d'une marche immédiate ou prochaine des Anglais sur Paris. On ne savait pas, on ne pouvait savoir qu'alfaiblis par leur victoire, entraînés par l'amour du butin, ils négligeraient de faire cette marche en avant qui aurait peut-être mis dès lors entre leurs mains la capitale du royaume. On savait, en revanche, que la liberté du roi et la paix ne pourraient être obtenues qu'au prix de beaucoup d'argent et de quelques concessions territoriales. Qu'on les voulût consentir ou refuser, qu'on espérât la fin des hostilités ou qu'on aspirât à les reprendre, il fallait, en tout cas, des subsides, ce nerf de la guerre qui est aussi le nerf de la paix.

La situation du royaume était trop grave pour que les députés de la nation ou Le tiers éiat. plutôt des provinces de la langue d'oil ne répondissent pas à l'appel qui leur était fait. 11 en vint à Paris plus de huit cents, dont la moitié au moins pour les bonnes villes. Le procès-verbal de ces états désigne seulement quelques-unes de celles qui les avaient envoyés : Amiens, Tournai, Douai, Lille, Arras, Troyes, Auxerre et Sens(1). Assurément elles étaient loin d'être les seules, et le manque de renseignements ne permet pas de croire qu'un si petit nombre de villes eût nommé plus de quatre cents députés. Leur empressement, cette fois, fait constraste avec leur abstention lors de la réunion précédente, et s'explique par la gravité des circonstances, par la nécessité de pourvoir à l'administration du royaume. En outre, quoique le vote eût lieu par ordre, et que strictement le nombre des députés présents parût sans importance pour le résultat des délibérations, il en avait, au fond, une très-grande, parce qu'il est impossible aux hommes de ne pas compter les suffrages, alors qu'ils ne voudraient que les peser. Plusieurs de

"sans doute lire omnibus) pro captione domini régis rr ipsius auxiliuni pater reverteretur, et tota patria irpatris sui, honorin'ce receplus est. Considerabat n salvaretur. (Contin. de INangis, p. 2^2.) Tenim plebs tola quod per dominum Karolum et (,) Biblioth. Nal. fonds Dupuy, ras. 646, f°5o.

ces bourgeois étaient l'objet de la curiosité ou de l'attention de leurs collègues : Etienne Marcel, d'abord, que ses fonctions de prévôt et le rôle qu'il avait soutenu dans la précédente assemblée mettaient au premier rang; puis l'éloquent Charles Toussac, échevin de Paris; Robert de Corbie, prêtre et professeur illustre de l'Université, député de la ville d'Amiens, car le tiers avait le droit de prendre ses représentants dans les deux autres ordres, à la différence du clergé, qui devait toujours choisir parmi les ecclésiastiques, et des nobles, qui étaient tenus de se rendre aux états en personne, sauf les cas de maladie, d'empêchements légitimes, où ils pouvaient, comme le tiers, choisir partout ceux qu'ils chargeaient de les suppléer. Ces hommes éminents, que la bourgeoisie reconnaissait pour chefs, étaient prêts à se faire les interprètes du mécontentement général; et, l'ordre qu'ils représentaient tenant cette fois la première place dans l'assemblée des états, leur importance personnelle s'en trouvait augmentée.

Lanobiesse. Les députés de la noblesse étaient pour la plupart des fuyards de Poitiers,

ou des jeunes gens que leur âge avait tenus loin des champs de bataille, et qui semblaient, par là même, moins bien placés encore dans les conseils de la nation. Ni les uns ni les autres ne pouvaient prétendre à y faire écouter leur voix. Le comte d'Alençon, oncle du roi, le duc d'Orléans, son frère, le comte d'Etampes, de la maison d'Evreux, étaient présents. Mais, en l'absence du roi de Navarre, prisonnier au château d'Arleux, en Picardie, où il avait été enfermé après quelques jours de captivité au Ghâtelet, le seul de tous ces princes qui jouît de quelque considération était Charles de Blois, duc de Bretagne, quoiqu'il eut été, comme les autres, mis à rançon par les Anglais. 11 fut choisi pour être président de son ordre, ce qui était une cruelle injure aux princes du sang les plus rapprochés du trône. Ainsi la noblesse avait pour ses chefs le même mépris qu'elle inspirait aux bourgeois.

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Le clergé, moins nombreux que le tiers, l'était beaucoup plus que la noblesse : les Anglais ne l'avaient point décimé. On voyait dans ses rangs presque tous les archevêques, les évêques et les abbés mitrés. Ceux qui n'avaient pu venir s'étaient fait représenter, ainsi que les chapitres. L'archevêque de Reims, Jean de Craon, leur orateur aux précédents états, semblait incliner vers la bourgeoisie : il était suspect de mauvais vouloir envers la royauté, depuis qu'il avait refusé de suivre Jean à Poitiers Mais un seul, parmi les membres de cet ordre, devait

m Ayant reçu l'ordre de venir avec ses vassaux , bataille, il se disait hautement parent d'Edouard

il avait répondu, pour s'en dispenser, qu'il avait fait examiner les registres, et qu'on ne trouvait -point qu'archevêque de Reims eût fait service au roi de France. 11 ajoutait que le roi pouvait bien le mander, mais que les voies étoienl mal rabotées. Après la

d'Angleterre; ses émissaires répandaient que la guerre était finie par la captivité de Jean, et qu'il n'y avait plus d'autre roi que le roi d'Angleterre. [Histoire de Reims, par le chanoine Anquetil, t. II, p. 181 et suiv. 3 vol. in-12, 1 766. )

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