CHAPITRE TROISIÈME
marquer à l'égal des principaux bourgeois, c'était Robert Le Coq, évêque de Laon.
Né à Montdidier, d'une famille bourgeoise et sans fortune, Robert Le Coq avait iioi.eni.eCcK, obtenu de Philippe de Valois la môme bienveillance qui avait élevé son père aux fonctions importantes de bailli de Rouen. Après avoir fait à Orléans de solides études, il se rendit à Paris, se fit avocat au parlement et y exerça la charge d'avocat crespeciain du roi jusqu'à la mort du chef de la maison de Valois. Loin de perdre à l'avènement de Jean le Bon, il y gagna d'être nommé maître des requêtes, puis conseiller-clerc. Il dut faire preuve d'un talent rare, car on le voit s'avancer continuellement dans la faveur du nouveau roi. Dans une seule année, en 1 3 5 1 , il était successivement nommé trésorier de l'église de Rouen, préchantre11 de l'église d'Amiens, évêque de Thérouanne, évêque et duc de Laon. enfin pair de France et membre du conseil. Il n'y a presque plus, dès lors, une affaire de conséquence où il ne figure en qualité de négociateur. H représente le roi au traité conclu le 27 octobre 1 3 5 1 , à Villeneuve-lez-Avignon, avec Amédée VI, comte de Savoie. En 1 3 5 3 , il est au nombre des cinq commissaires chargés de recevoir l'hommage lige de la comtesse de Hainaut pour sa terre d'Ostrevent; en i35/i, le roi lui donne mission de traiter, à Mantes, avec Charles de Navarre, après le meurtre du connétable d'Espagne. Il est remarquable que les trois autres commissaires, dans cette négociation importante, étaient trois princes du sang'- .
Cette mission fut au nombre des plus considérables événements de sa vie, par saHaison les suites qu'elle devait avoir. C'est durant son séjour à Mantes qu'il prit pour la personne du roi de Navarre un goût qu'expliquent l'intelligence déliée, l'esprit cultivé et les séduisantes qualités de ce prince. Le commerce qu'il avait depuis longtemps avec Jean, ses fils et ses frères, ne lui laissait point d'illusions sur ce qu'il était permis d'attendre de ces têtes folles, qui n'avaient d'autre but que le plaisir et les fêles. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver, dans un prince que la cour poursuivait de sa haine, un caractère plus aimable et une intelligence plus propre, selon toute apparence, à supporter le poids du gouvernement!
On a voulu voir dans les rapports qu'ils eurent ensemble, à cette occasion, l'origine d'une conjuration dont le but aurait été de mettre la couronne de France sur la tête du roi de Navarre; mais il n'est guère croyable que l'évêque de Laon songeât pour lors à détrôner le maître de qui il tenait tout, et dont la faveur, s'il était ambitieux, lui permettait d'espérer plus encore. Ce n'était pas Charles le Mauvais, dans sa position difficile, qui aurait pu rivaliser de générosité avec son
(1) Chanoine qui, dans quelques églises, remplis- (J Le cardinal Guy de Boulogne, oncle du roi;
sait les fonctions de grand chantre et en avait la Pierre l", duc de Bourbon, et Jean VI, comte de prébende. Vendôme.
beau-père; et l'on ne voit pas, fût-il devenu roi de France, ce qu'il aurait donné de plus que Jean le Bon. Quelques-uns, pour soutenir leurs accusations, prétendent que Robert Le Coq se tournait contre son bienfaiteur parce qu'il désespérait d'arracher à sa faiblesse le titre de chancelier de France, objet de son ambition; mais, après tant de faveurs conquises en si peu d'années, comment eût-il désespéré de vaincre, pour une dernière, de passagères résistances?
Sa conduite envers le roi Jean.
Il est partisan des réformes.
La vérité sur ce caractère obscurci par la calomnie est que l'évêque de Laon connaissait, depuis bien des années, les défauts de son maître, et que les relations suivies qu'il fut forcé d'avoir avec le Navarrais lui firent faire une comparaison qui n'était pas, pour les dons de l'esprit, à l'avantage du roi de France. Il paraît, en outre, que Robert Le Coq était d'une grande hardiesse dans ses paroles, et qu'il ne sut jamais dissimuler ses sentiments. 11 n'est donc pas impossible qu'il ait dit, comme on l'en accuse, que ce serait un roi comme Charles de Navarre qu'il faudrait à la France, sans qu'on puisse, sur cette simple parole, l'accuser de complot; son caractère de prêtre, la pureté de ses mœurs, que ses ennemis mêmes n'ont pu mettre en doute, expliquent assez qu'il ait pu dire, en parlant du roi Jean, que ce prince était «de très-mauvais sang et pourri; qu'il ne valoit «rien, qu'il n'étoit pas digne d'être roi, et qu'il avoit fait mourir sa femme M.1» On avouera que parler ainsi n'était pas le moyen de faire sa cour au roi ni d'obtenir l'objet d'une vue ambitieuse. Les paroles de l'évêque de Laon témoignent de son indignation. Permettent --elles de l'accuser d'ingratitude? Cette reconnaissance dont on ne peut donner des marques qu'en fermant ses oreilles à la voix de la raison est une vertu servile, et les anciens en eussent fait un crime. Robert Le Coq n'eut pas de plus ardent désir que de supprimer les abus qui s'étaient glissés dans le gouvernement. Lorsqu'il vit qu'on n'obtiendrait rien à ce sujet ni du roi ni de ses fils, il dut penser qu'il aurait été heureux pour la France que les droits que Charles de Navarre tenait de sa mère l'eussent porté sur le trône; mais, n'étant pas homme à perdre le temps en regrets superflus, il se tourna tout de suite du côté où il voyait la volonté et la force d'entreprendre les réformes : dans les années qui suivirent, Etienne Marcel n'eut pas de plus zélé partisan, de plus ferme soutien que lui.
Il s'allie à Marcel.
Ce secours inattendu d'un homme qui siégeait aux conseils du roi, d'un évêque
[1) Acte d'accusation contre Robert Le Coq, publié par M. Douët d'Arcq, dans la Bibliothèque de l'Ecole des chartes (t. II, p. 36o, Paris, 18A0- 18A1). Cet acte d'accusation , dont on verra plus bas le détail (chap. vin), est un curieux monument des exagérations, des mensonges, des calomnies où
l'intérêt personnel entraîne les hommes. Pour les officiers royaux qui veulent le perdre , l'évêque de Laon est l'auteur ou le promoteur de tout ce qui s'est dit et lait de mal, en France, durant les six dernières années du règne de Jean. Peu s'en faut que ce ne soit ce prélat qui ait perdu la bataille de Poitiers.