CHAPITRE TROISIÈME
qui parlait au nom du clergé, acheva d'encourager le prévôt des marchands. Au moment d'engager la lutte et d'entrer dans des voies si nouvelles, il avait eu quelques hésitations; car il redoutait de manquer le but et d'agiter inutilement le royaume. La confiance que les ouvertures de Robert Le Coq lui inspirèrent fut peut-être exagérée ; il ne songea pas que le clergé, quoiqu'il avouât encore ce prélat pour chef politique, pouvait bien ne pas connaître ses secrètes pensées et l'abandonner quand il les connaîtrait. Cette réflexion, s'il l'eût faite, aurait pu l'arrêter dans l'orageuse carrière où il allait entrer; mais il était dans sa destinée de la parcourir jusqu'au bout.
Le caractère étrange de cette tentative, c'est qu'elle fut l'œuvre d'hommes qui devaient en redouter les conséquences plutôt que les désirer. Etienne Marcel, Charles Toussac et tous ceux qui marquèrent dans cette terrible suite d'événements étaient riches; ils avaient exercé les premières fonctions de leur classe; ils avaient tout à perdre dans une lutte dont l'issue était douteuse. S'ils risquèrent leur fortune et leur vie, c'est qu'il leur paraissait impossible que la France continuât d'être gouvernée comme elle l'avait été sous les derniers Capétiens, comme elle continuait de l'être sous les premiers Valois, et qu'ils avaient le noble instinct d'une tâche que ni la royauté ni les grands ne savaient accomplir.
Il est douteux qu'à ce moment leurs plans fussent bien arrêtés, et plus dou- pians <ie Marcel, teux encore que ceux qui ont prétendu nous les faire connaître les aient pris ailleurs que dans leur imagination. Ce n'était pas tout que de demander des réformes : le duc de Normandie se rendrait-il au vœu public ? Et s'il se refusait à confirmer les résolutions des états en promulguant une ordonnance, quel moyen aurait-on de l'y contraindre? Les événements firent voir que les chefs de la bourgeoisie ne s'étaient point arrêtés à cette difficulté, et qu'ils pensaient ne pas trouver moins de docilité chez le fils que chez le père, les circonstances étant bien plus tristes qu'en i355, et la situation bien plus critique pour la royauté.
Quant à la nature même des réformes qu'il fallait accomplir, il semble qu'elles fussent toutes dominées par le dessein de former une confédération des bonnes villes de France sur le modèle des communes flamandes. L'isolement avait été la perte des communes françaises, et même des municipes du midi, quoique la civilisation y fût plus avancée. La ligue des villes, qui pouvait seule, jadis, y défendre la religion contre les ce barbares du Nord,n n'avait pu s'établir durant la période critique de la guerre des Albigeois. Faute de s'entendre et de s'aider, les hérétiques avaient hâté leur ruine. Nulle part on ne savait alors sacrifier les intérêts locaux aux intérêts généraux, subordonner les passions individuelles au sentiment public, dissiper les préjugés en y substituant la raison On commençait
(1) Voy. Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. IV, p. 26/1-269.
à le sentir vaguement et même à le regretter, depuis qu'on voyait la prospérité des six villes coalisées des Flandres et du Brabant, depuis qu'on savait, par tant d'Italiens qui venaient en France, le succès qu'avait eu, en Italie, la ligue des villes lombardes. Mais le système fédératif, facile à concevoir, n'est point d'une pratique aisée : il y faut l'intelligent, le constant sacrifice des intérêts et des préjugés locaux, c'est-à-dire de ce qui avait jusqu'alors prévalu, aux intérêts généraux,aux idées générales, qu'il s'agissait de démêler, de soutenir et presque de créer; il y faut une civilisation avancée, des communications assurées et fréquentes, en un mot tout ce dont manquait un temps de décadence intellectuelle, un pays infesté par les compagnies, les brigands et les Anglais.
Et cependant on devait essayer, car, la royauté ayant momentanément perdu toute sa force individuelle, restait-il autre cbose que de lui opposer la force collective de l'association ? Mais des Français ne la pouvaient concevoir et appliquer que selon les tendances de leur esprit, toujours charmé des idées d'unité, et, pour employer un mot bien moderne, de centralisation. On ne songeaiL pas plus à se passer d'un roi qu'à lui opposer le régime des fiefs ou des municipalités. L'unité de commandement semblait plus que jamais nécessaire, et, d'autre part, liefs et municipalités étaient tombés dans une décadence profonde : c'eût été une chimère que de faire effort pour les relever. Marcel projetait simplement une ligue de Paris avec les bonnes villes les moins éloignées'1'. Le temps seul pouvait conduire d'un accord passager, d'une ligue temporaire à une fédération durable. Dans ces limites étroites, le dessein conçu n'était pas prématuré; partout, au moyen âge, on voyait se grouper les individus, les intérêts, les faiblesses et quelquefois les forces, non-seulement dans les villes, entre les hommes de même métier, qui formaient une corporation, et entre les corporations, qui formaient la société municipale, mais encore dans le système féodal, qui fondait l'union et la concorde sur la subordination et la dépendance. Seulement c'était peut-être un cercle vicieux de compter sur l'union des villes pour rendre libres les routes et les chemins, infestés de toutes parts, puisqu'il fallait déjà qu'ils fussent libres pour que l'union fût possible. Si, malgré tant d'obstacles, elle avait quelque chance de le devenir, c'est que l'impuissance reconnue du pouvoir royal forçait les sujets à prendre la démocratique habitude d'agir par eux-mêmes, au lieu de tout attendre de lui. Ils s'émancipèrent un moment par nécessité et avec assez de succès pointillé les plus sagaces historiens aient pu employer le mot de k républicain n en parlant des états et des institutions de cette période (2); mais l'impuissance de la
(l) ffll n'est pas juste de dire que la cenlralisarrtion soit née de la révolution française. Elle Fa et perfectionnée , mais non créée. Le goût de la centralisation et la manie réglementaire remontent rren Fi ance à l'époque où les légistes sont entrés
(fdans le gouvernement, ce qui nous reporte au rrtemps de Philippe le Bel." (Tocqueville, De la démocratie en Amérique, t. II, p. 3gfi.)
(S) Mignet, Essai sur la formation territoriale et politique de la France , p. 201.