CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
mêlés aux officiers royaux, jadis leurs adversaires, comme aux légistes, aux magistrats, aux médecins, aux lettrés, ils formeront ce tiers état qui n'était rien, et dont ils firent quelque chose, en attendant qu'il devînt toutO.
La royauté obtenait donc des bourgeois ce qu'elle demandait en vain aux barons : sujétion effective, subsides réguliers, milices capables de discipline. C'est parmi les bourgeois qu'elle trouve ses plus utiles serviteurs; quoiqu'elle parût ne régner que pour ces nobles qui l'affaiblissaient, les petites gens sentaient bien qu'au fond elle tendait à faire régner sous ses lois l'ordre et l'égalité. «Les rois, cr dit Tocqucville, sont les plus constants des niveleurs. Quand ils ont été ambicrtieux et forts, ils ont travaillé à élever le peuple au niveau des nobles; quand cr ils ont été modérés et faibles, ils ont permis que le peuple se plaçât au-dessus ff d'eux-mêmes ('2).n M. Mignet a exprimé d'une manière plus précise encore cette loi de notre histoire : cr L'exercice de l'autorité royale, dit-il, dépendant de celui rr qui en était investi, si le roi était majeur, il y avait progrès du système monartf chique; s'il était mineur, captif ou fou, accidents dont l'un devait être fréquent «•dans une monarchie héréditaire, et dont les autres étaient possibles, il y avait rr réaction contre ce système. Ce double phénomène s'est constamment reproduit , rret sa répétition a été une loi de cette monarchie ®. d
On put le voir s'accomplir sous sa double face durant le xivc siècle, période de transition entre la société féodale et la société moderne. Jamais, dans ces temps reculés, la royauté ne fut plus puissante que sous Philippe le Bel, et jamais elle ne descendit aussi bas que sous Jean le Bon. Quant à la féodalité, utile parce qu'elle avait substitué un ordre quelconque au désordre des temps de barbarie, étonnante parce qu'elle y était parvenue, malgré son ignorance, sans s'aider de ce souvenir des civilisations passées qui doit être pour les générations nouvelles comme un fil conducteur, glorieuse par son principe qui était la foi, le dévouement, l'amour, la protection du suzerain au vassal, la fidélité du vassal au suzerain, elle périssait pour n'avoir pas su y conformer ses actes, pour être tombée dans tous les excès de la violence, de l'usurpation, de l'injustice, pour avoir eu le mépris du travail et l'orgueil de l'oisiveté. Un petit nombre de familles possédant la terre en gouvernait les habitants. On ne connaissait qu'une seule origine de la puissance : la propriété foncière; qu'un seul moyen d'action : la force. Tout sombre à la fois : la constitution politique, dont on n'a vu les bienfaits qu'en théorie et dont les abus ont été l'écueil de la pratique; la littérature, qui n'a pas su discipliner par les principes de la raison et du goût une richesse d'invention
11 Guizot , Hist. de lu civilisation en France, l. lit , [>. 23-2 ; t. IV, p. 65 , 8o , 2?<6 ; en Europe, p. 202 , ■107. — Aug. Thierry. Lettres sur l'hist. de France,
p. 279, 893 ; Essai sur l'histoire du tiers état, p. 87. (S) De la démocratie en Amérique, introd. p. 8. (3) Mignet. Essai sur la formation, etc. p. 200.
qui a, pendant des siècles, défrayé l'Europe entière; les arts, qui n'arrivent au grandiose que par l'exagération et l'invraisemblable; la domination de l'Église elle-même, si longtemps justifiée par la supériorité de ses lumières et de ses sentiments plus humains. Personne n'admet plus que le saint-siége ait le droit de tenir les plus grands monarques pour ses feudataires, de donner par une bulle à des ordres monastiques une part dans les legs pieux, et à l'empereur d'Allemagne le royaume de France. Les peuples secouent ce joug comme un fils parvenu à l'âge d'homme fait celui de son père, et Philippe le Bel, qui 'personnifie cette résistance, Villani, l'historien de Florence, l'appelle Philippe le Grand W. Dans la confusion folle d'une société où les faibles se tournent les uns contre les autres, au lieu de s'unir contre les ennemis communs, où les guerres tant privées que publiques, où les routes infestées par les compagnies, où les campagnes ravagées par les brigands, où les exactions et les violences des seigneurs et du roi achèvent d'expliquer la ruine des institutions féodales, on tente toutes choses, on s'eiforce d'asseoir des gouvernements, de fonder des libertés publiques, de faire des réformes religieuses, et rien n'aboutit.
Toutefois, ce qui périt alors, c'est la forme des choses plus que les choses mêmes. La noblesse ne trouve plus dans la guerre le moyen de «bien faire ses rr besongnes, v> comme disait Philippe de Comines, mais, en sacrifiant son indépendance, en se subordonnant à la royauté, elle trouve le moyen de subsister, et elle aura encore de beaux jours. Les communes disparaissent justement, parce que le pouvoir monarchique n'a plus besoin d'alliés pour combattre les nobles; mais la bourgeoisie n'en grandit pas moins par la richesse qui la prépare à la puissance, par la transformation des guerres privées en guerres de peuple à peuple, pour lesquelles il faut bien recourir au nombre, et bientôt par l'intervention des armes à feu , qui rendent égaux sur le champ de bataille le noble et le villain.
La bourgeoisie Cette classe en progrès eut grandi bien plus vite encore si elle avait su, comme les villes de Flandre, réunir en une solide et forte alliance les cités qu'elle habitait, ou, comme les républiques d'Italie, contraindre par son énergie les seigneurs à venir vivre dans leur sein. Elle aurait dû y faire régner l'ordre et l'égalité au lieu de l'anarchie et du privilège, se défendre contre la domination de certaines corporations, de certaines familles, dont l'oligarchie n'était pas moins malfaisante que les agents du fisc eux-mêmes, enfin ne pas désirer que les communes fussent supprimées, ou du moins ne pas s'y résigner si facilement. Sans doute cette tendance et ce résultat ne sont point particuliers à la France : en Italie, les plus brillantes républiques penchaient vers leur déclin; en Angleterre, les bourgs se montraient peu jaloux d'exercer leurs droits électoraux; dans les Flandres, sur le
'"' Histoire littéraire de lu France, Discours sur le xir" siècle, pnrV. Le Clerc el E. Renan, p. 270, 37.'}.