CHAPITRE TROISIEME
royauté était-elle autre chose qu'une éclipse passagère? laisserait-elle à la bourgeoisie parisienne le temps d'obtenir des adhésions nombreuses et surtout persévérantes, de constituer une armée populaire pour soumettre ou contenir les mécontents? Voilà de quoi dépendait le triomphe définitif d'une tentative si confuse et si hasardeuse.
A cette force nouvelle qu'il se proposait de créer, Marcel voulait d'abord donner une tète. Le régime des fiefs et celui des municipalités étant en pleine décadence, il n'eut garde d'y conformer le gouvernement qu'il préparait. Frappé des progrès de la royauté qui, pour être interrompus, n'en éclataient pas moins à tous les yeux, il ne concevait la puissance que dans une autorité concentrée aux mains d'un seul ou d'un petit nombre. De telles idées, nous l'avons dit, étaient, dès lors, chères aux Français, et leur première manifestation décisive remontait aux légistes de Philippe le Bel. Les réformateurs bourgeois, sous le règne de Jean, se devaient donc tenir à égale distance de l'absolutisme, tel que le pratiquaient les rois, et d'une alliance relâchée des villes, qui laissât à chacune d'elles, comme l'alliance des communes flamandes, trop d'indépendance et d'autonomie. Dans leur pensée, les populations urbaines seraient soumises au gouvernement des étals, ou, comme les membres étaient trop nombreux, de quelques hommes pris dans leur sein. C'était l'unité d'action, mais nullement le despotisme, car les ff gouverneurs, t> comme on ne tarda pas d'appeler ceux qui exerçaient l'autorité suprême, auraient toujours à compter avec les états et n'agiraient qu'au nom des états, tandis que les commettants eux-mêmes, on l'a vu, n'entendaient point se soumettre sans contrôle aux décisions des députés. Quoi qu'il en soit, c'est la nécessité et le désir d'échapper à l'anarchie qui poussaient insensiblement Marcel et ses amis à faire plus qu'ils n'avaient d'abord projeté, c'est-tà-dire à constituer un gouvernement populaire pour défendre le royaume.
Le 17 octobre ( 1 3 5 6 ) , les états s'ouvrirent avec les formalités et les cérémonies ordinaires ; huit cents députés ou plus étaient présents. Pierre de La Forest, archevêque de Piouen et chancelier de France, ouvrit l'assemblée, en présence du duc de Normandie, par un discours où , après avoir montré ce comment chacun rrdevoit mettre grande peine à la délivrance du roi, il requit, de par monseigneur ce le duc, comment le roi pourroit être recouvré, et aussi de gouverner les guerres ce et aides à ce faire [1\v Jean de Craon, archevêque de Reims, pour le clergé; Philippe d'Orléans, frère du roi, pour la noblesse^; Etienne Marcel, pour le tiers, répondirent, probablement après s être concertés, qu'ils priaient Msr le duc
Grandes Chroniques, t. VI, p. 35.
(2) Il faut remarquer ce retour de la noblesse à ses chefs naturels, qu'elle avait abandonnés en 1 3 5 5 . Pressentait-elle déjà qu'un grand danger la
menaçait, ou voulut-elle donner aux princes du sang, déshonorés comme elle depuis Poitiers, une marque de sympathie et de solidarité dans le malheur comme dans la défaite ?
de leur accorder du temps pour délibérer et l'autorisation de se réunir aux CordeliersW. Ces demandes, qu'ils ne faisaient que pour la forme, ne pouvaient être refusées; les états entendirent donc la messe du Saint-Esprit dans la chapelle de ce vieux couvent, et commencèrent aussitôt leurs travaux.
Commission nommiV. Ils reconnurent d'abord qu'il était impossible de conduire aucune discussion approfondie dans une assemblée aussi nombreuse, et nommèrent quatre-vingts d'entre eux pour délibérer ensemble et proposer ultérieurement, en assemblée générale, les mesures qu'ils auraient arrêtées dans leurs réunions particulières. Les principaux membres de cette commission étaient les archevêques de Reims et de Lyon, les évêques de Paris et de Laon, des professeurs de l'Université, le prévôt des marchands et des officiers du corps municipal. On ne voit pas qu'aucun noble y ait marqué sa place par la force de son éloquence, les ressources de son esprit ou l'obstination de son dévouement à la royauté. Les délibérations durèrent quinze jours. S'il fallait en croire les Grandes Chroniques, ce temps aurait paru long à tr plusieurs, d c'est le terme ordinaire pour désigner un grand nombre®; mais il ne faut pas oublier que ce précieux manuscrit fut rédigé par Pierre d'Orgemont, pour ainsi dire sous la dictée de Charles V. Ce prince avait gardé une profonde et naturelle rancune des embarras que les Quatre-Vingts lui avaient suscités et des restrictions qu'ils avaient mises à son pouvoir : il est donc permis de conserver quelques doutes quand ses familiers affirment que la pluralité des délégués aurait voulu abréger, faire moins de réformes, et que, par conséquent, le nouveau système de gouvernement n'était l'œuvre que d'un petit nombre de factieux. Pour tout juge impartial, il n'y a rien de plus admirable, dans l'histoire de ce temps, que l'activité de ces prétendus factieux, qui paraît avec tant d'éclat dans le résultat de leurs travaux.
ses travaux. Le premier soin de la commission fut d'assurer son indépendance, et, du même
coup, celle des états. Le duc de Normandie avait envoyé plusieurs personnes de son conseil pour assister aux délibérations, et sans doute pour empêcher, par leurs avis ou leurs menaces, qu'on ne tentât de réduire l'autorité royale. Quand ils y eurent été deux jours, cron leur fit sentir et dire que les gens des trois états et ne besoigneroient point tant que les gens du conseil du roi fussent avec eux. » Sur leur refus, la commission déclara qu'elle s'abstiendrait de délibérer en leur présence. Le lieutenant du roi dut s'avouer vaincu et donner à ses conseillers l'ordre de la retraite {3>. Cette défiance bourgeoise, qu'aujourd'hui même, en plus d'un pays, on trouverait excessive, n'avait pas pour unique motif le désir d'as-
(l) Ce couvent était situé ilans la rue de l'École- (2) Grandes Chroniques, t. VI, p. 35.
de-Médecine. C'est celui où s'est tenu, au temps de (1) Ibid.
la Révolution, le fameux club des Cordeliers.