‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 52 sur 186 · CHAPITRE TROISIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIEME

surer aux Quatre-Vingts une entière indépendance; les états se défiaient des ofliciers royaux que le duc voulait faire intervenir aux débats de fa commission, et, les tenant pour responsables des maux passés, ils étaient plus disposés à demander leur révocation et leur mise en jugement qu'à se conduire par leurs conseils.

Peut-être fut-ce une faute, et, dans des circonstances si graves, eût-il été plus sage de ne point récriminer sur le passé, de ne point s'attaquer aux personnes, et de s'occuper uniquement de soutenir ou de terminer la guerre, ce qui était, à cette heure, la seule question digne d'occuper des Français. Mais de récentes et cruelles expériences nous ont appris combien il est difficile aux hommes de ne pas rechercher les auteurs de leurs désastres, et, quand ils ne les trouvent point, de n'en pas créer d'imaginaires, en s'exemptant eux-mêmes de toute responsabilité. D'ailleurs, il faut se placer au point de vue des bourgeois du quatorzième siècle : la nécessité pressante de se procurer de l'argent les forçait à jeter un regard rétrospectif sur la dilapidation qu'on avait faite des sommes votées. Pour empêcher que celles qu'ils allaient voter ne s'engloutissent bientôt dans le même gouffre, n'étaient-ils pas naturellement conduits à examiner de près la gestion des officiers royaux qu'ils accusaient de ces prévarications criminelles, et à remplacer sans miséricorde ceux qui en seraient atteints et convaincus?

Combien n'est-il pas regrettable que l'absence de toute publicité, dans ces temps-là, ne permette pas de suivre jour par jour les progrès rie la pensée réformatrice! Tout ce qu'on sait de cette mémorable commission des Quatre-Vingts, c'est ce qu'elle fit, grâce à l'ordonnance qui résume ses travaux et qui nous a été conservée; mais comment elle le fit , quels défenseurs la royauté amoindrie trouva parmi ces évèques et ces bourgeois, puisque aucun noble ne dit mot; quels arguments donnèrent, quelles plaintes firent entendre ces officiers municipaux, fatigués devoir le désordre dans l'administration de l'Etat, tandis que l'ordre régnait déjà dans l'administration de la cité; jusqu'à quel point le clergé se montra oublieux de ses intérêts de caste privilégiée pour faire cause commune avec le tiers : ce sont autant de questions qu'on ne saurait résoudre. Il faut se hâter vers la fin: c'est là seulement qu'on trouve les traces de la vie.

En quinze jours ces délibérations furent terminées. Les membres de la commission exigèrent qu'on leur rendit compte du trésor, des dixièmes, des maltôtes, des subsides, de la fabrication et de l'altération des monnaies, et de toutes les autres extorsions qui n'avaient pas empêché les gens d'être malmenés et les hommes d'armes d'être mal payés'1'. Mais personne ne sut ou ne voulut leur donner à cet égard des explications satisfaisantes. Peut-être ce refus était-il une

(1) r Voulurent encore savoir plus avant que le r grand trésor que on avoit levé au royaume du «temps passé, en dixièmes, en male-toutes , en rr subsides et en forges de monnoyes, et en toutes

« autres extortions, dont leurs gens avoient été forff menés et triboulés, et les soudoyers mal payés, «et le royaume mal gardé et défendu, étoit derrvenu." (Froissart, liv. I, 2e partie, chap. lu.)

réponse à celui qu'avait fait la commission de délibérer en présence des délégués du pouvoir royal; mais peut-être aussi n'avait-il d'autre cause que l'impuissance d'expliquer d'une manière plausible de coupables malversations. Obligés de pourvoir à l'avenir sans vérifier le passé , les Quatre-Vingts se mirent d'accord sur ce qu'il convenait de concéder au dauphin et de lui demander en retour : ils revinrent, chacun dans l'assemblée particulière de l'ordre qui l'avait délégué, rendre compte des résolutions prises et réclamer qu'elles fussent approuvées avant d'être soumises à Msr le duc. Cette approbation ne pouvait être refusée, puisque les véritables chefs des trois ordres faisaient partie de la commission. Les états sollicitèrent ensuite du jeune prince une entrevue secrète, afin de se mettre d'accord avec lui avant la séance publique, où il était d'usage de faire connaître au roi ou au dépositaire de l'autorité royale les conditions, les vœux et les volontés de l'assemblée. Selon toute apparence, la séance publique n'était qu'une cérémonie purement officielle, et l'on n'attendait pas jusqu'à ce moment pour communiquer au souverain les combinaisons financières et les réformes proposées, afin qu'il y pût, en temps utile, demander les changements qui lui paraissaient convenables. S'il fallait croire, au contraire, comme semble l'indiquer le procès-verbal de cette session des états que la séance secrète n'était pas clans les usages de la monarchie, et que le duc de Normandie la demanda par défiance ou pour toute autre cause, il faudrait voir, dans l'empressement des députés à la lui accorder, une preuve que, s'ils voulaient assurer le bien du pays, ils ne pensaient pas à se séparer de la royauté, et qu'ils espéraient en obtenir à l'amiable les réformes proposées par la commission des Quatre-Vingts. Quelques auteurs, qui paraissent s'être mis comme à plaisir un bandeau sur les yeux, veulent que cette entrevue ne fût qu'un piège tendu au dauphin. Mais quel piège, qui ne fût éventé d'avance, pouvait tendre à ce prince une assemblée assez peu curieuse de plaire pour interdire aux conseillers royaux d'assister à ses délibérations ? Cette mesure, d'un caractère ouvertement hostile, n'était -elle pas, en même temps qu'une marque d'indépendance, un avertissement manifeste que le duc devait se tenir sur ses gardes, loin de mettre sa confiance en des hommes qui avaient voulu se cacher de lui?

Quoi qu'il en soit, le dauphin Charles se rendit aux Cordeliers, accompagné du duc de Bretagne et de cinq autres personnes (2). L'archevêque de Reims fut chargé de porter la parole au nom des trois ordres. Il commença par déclarer qu'ils étaient tous d'accord, et pria Msr le duc de garder provisoirement le secret sur tout ce qui allait lui être communiqué. Ce prince savait peut-être, par des indiscrétions, ce qu'on allait lui dire; s'il l'ignorait encore, il pensa qu'un tel

(l) Biblioth. Nat. fonds Dupuy, ms. 0^6. — (2) Les Grandes Chroniques (t. VI, p. 36) disent : trluy et sixième seulement, i

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