‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 59 sur 186 · CHAPITRE TROISIÈME. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME. I

états se réservaient le droit de révoquer les membres d'un conseil qu'ils nommaient eux-mêmes.

Il fallait bien que les députés de la bourgeoisie eussent dans leurs délégués une confiance entière, ou qu'ils pussent les changer à leur gré, puisqu'ils leur commettaient le soin de gouverner le royaume. C'était moins un conseil qu'ils donnaient au dauphin qu'une tutelle et des maîtres. Ces gouverneurs devaient diriger l'administration des provinces, confiée à des commissaires qu'ils auraient clioisis; ils recevaient, de leur institution, le droit d'agir et de prononcer sur toutes les matières administratives, et tout ce qui restait à la royauté de son ancien pouvoir se réduisait presque au droit d'approbation et de veto^.

Mais rien ne caractérise mieux les empiétements des états que leur prétention de désigner à la couronne ses conseillers et de lui interdire d'en changer. C'était , en conservant la monarchie, lui ôter toute raison d'être et tout moyen d'existence. Dans les monarchies modernes, même dans les plus démocratiques, il reste toujours au souverain le droit de faire appel à la nation et de lui demander l'envoi de députés nouveaux, pour connaître ses volontés réelles, avant de s'y plier; ici, cette dernière ressource lui était refusée, puisque les états s'ajournaient à jour fixe, et s'arrogeaient ainsi la dictature. Les contemporains ne s'y trompèrent pas : rr Toutes manières de choses, dit Froissart, se dévoient déposter par ces trois « états et dévoient obéir tous autres prélats, tous autres seigneurs, toutes corner munautés des cités et des bonnes villes, à tout ce que ces trois états feroient et « ordonneroient ('2). v

Par ces paroles, Froissart donne à entendre que la tyrannie des états allait remplacer le pouvoir royal. Il n'en était rien cependant. La puissance suprême ne pouvait être exercée ni par le roi prisonnier, ni même par son fils aîné, et celuici, chargé de le suppléer en qualité de lieutenant, était hors d'état d'y suffire, faute d'expérience, faute d'inspirer la confiance, et surtout parce que la noblesse, son naturel point d'appui, discréditée et dispersée, ne s'occupait que de payer sa rançon ou de sauver du naufrage commun quelques épaves particulières. Il fallait donc que les états nommassent à tous les emplois, même aux emplois de peu d'importance, ce qui montrait aux peuples qu'on y peut pourvoir par l'élection tout aussi bien que par nomination royale. Ce n'était point là faire acte de tyrannie. Parmi les doléances de cette assemblée, on trouve le reproche fait

m S'il fallait en croire le continuateur de Nangis (p. a4a), les états auraient stipulé que le duc de Normandie se rendrait en Angleterre pour y demander que son père fut mis en liberté. Le silence de tous les autres chroniqueurs permet de révoquer en doute cette assertion , d'ailleurs fort invraisemblable.

Au fond, les états devaient peu souhaiter le retour du roi , qui n'aurait pu être qu'un obstacle aux projets de réforme. L'eussent-ils souhaité , il n'était pas nécessaire d'envoyer le dauphin à Londres; il n'y avait qu'à subir les conditions des Anglais. (î) Froissart, liv. I, part. -3, ch. ur.

à la royauté de nommer par amitié, faveur ou corruption, les baillis, sénéchaux, prévôts, vicomtes, receveurs, gardes des portes et passages, châtelains, lieutenants de capitaines, maîtres des monnaies, gardes, contre-gardes, collecteurs de dixièmes et autres En outre, cet appel au peuple que les états interdisaient au roi, ils se l'imposaient à eux-mêmes, pour ratifier ou repousser les mesures qu'ils auraient prises, au moins dans les bonnes villes, qui étaient alors la seule partie de la population roturière du royaume dont il lût possible de prendre l'avis. Mais qu'importent les intentions, si l'autorité ne pouvait être exercée par ceux à qui on la déférait? Là est la pierre d'achoppement, c'est par là que la réalité de la puissance devait, dans un bref délai . revenir à la royauté.

Abslcnlion des bourgeois.

Dès le début, par un concours de circonstances qu'on s'explique mal , la plupart des bourgeois nommés au conseil s'abstinrent le plus souvent d'y prendre séance, soit que le temps leur manquât pour y venir, soit qu'ils ne fussent, en quelque sorte, que des conseillers honoraires ou extraordinaires. Ils se contentaient, en général, d'être représentés par les évoques de Laon et de Paris, et, lorsqu'ils se rendaient au palais, ce n'était que sur une convocation spéciale, ou par suite d une résolution populaire, et plutôt comme délégués de la bourgeoisie et des états que comme conseillers du roi. Abstention d'autant plus singulière que c'était sur le refus des fils du roi de se charger du gouvernement, et sur la prière de bon nombre de bourgeois, qu'Etienne Marcel avait entrepris d'y introduire les réformes qui permettraient de relever le royaume et d'en conduire les affaires®.

Délai demandé par le dauphin.

Suivant un vieux manuscrit, le duc de Normandie cr avala les remontrances des rr états comme le malade fait les pilules qui lui sont ordonnées par le médecin ^.n Egalement embarrassé d'accorder ou de refuser, il ajourna sa réponse à la séance publique, disant qu'il attendait l'arrivée de quelques grands seigneurs qui venaient de par le roi son père et apportaient de bonnes nouvelles; qu'il voulait aller parler à l'empereur, son oncle, qui était au Luxembourg, et qu'il les demanderait en bref pour ouïr leur réponse.

Articles et remontrances des états.

Les états consentirent à ce délai avec beaucoup de peine; pour en diminuer les inconvénients, ils rédigèrent par écrit les articles de leurs conseils et remontrances ; ils les relurent en commun, afin que chaque député en pût faire fidèle rapport à ceux des provinces qui les avaient envoyés.

''' Procès-verbal des élals fie 1 35 6 . ap. Mayer, Etals généraux . t. IV.

(1) rrEtoient moult jeunes d'âge et de conseil; si trjavoisten eux petit recouvrer, ne nul d eux ne voutfloienl entreprendre te gouvernement du royaume

"de France.» (Froissait, t. I, ch. clxxvii , p. 18a.) — fflpsum plures adierunt exorantes.» (Contin. de Nangis, p. -218.)

(3) Bibl. Nat. Ms. fonds latin, n° 8078, remontant, d'après Secousse, à l'année i53o.

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