CHAPITRE PRELIMINAIRE
Rhin, dans les villes hanséatiques, l'institution communale, si elle obtient un succès plus durable, reste sur la défensive. Ce qui hâla chez nous la décadence et la ruine des communes, ce fut le règne d'un prince despote par caractère autant que par système, qui ne voulait dans le royaume qu'un maître , qui réglait la manière dont chacun devait vivre, les idées que chacun devait avoir, de ce Philippe le Bel, en un mot, de qui émanent désormais toutes les ordonnances, et qui, le premier, emploie cette formule significative : ce Par la plénitude de notre puissance -■ royale ^. n
\ la soumission volontaire succédait donc la soumission forcée, et les libertés urbaines s'évanouissaient devant le bon plaisir du roi. Seulement, comme il est toujours vrai que de la mort naît la vie, celte contrainte même était propre à éveiller les souvenirs et les regrets. En se voyant enveloppés dans le territoire roval , soumis à des prévôts royaux dont l'administration était souveraine, privés de leurs armes, qui restaient dans les mains du bailli et ne leur étaient remises qu'au moment de s'en servir contre les ennemis de la royauté, relevant d'elle pour la justice, pour le service militaire et pour l'impôt, n'ayant plus de leur ancienne autonomie que l'étroite administration d'intérêts purement locaux, les habitants des villes oubliaient la protection qu'ils avaient reçue, ou du moins regrettaient le prix dont ils l'avaient payée. Ils en discouraient entre eux, surtout à Paris, où ils vivaient en perpétuel contact avec les doctes de l'université. Ceuxci, par l'attention qu'ils donnaient à l'astrologie, aux sortilèges, aux envoûtements, par leurs obscures et intarissables discussions sur des questions abstruses, par exemple sur celle de savoir si les personnes de la Trinité sont distinctes d'une distinction formelle , ou de raison ratiocinante ou de raison ratiocinée , se montraient dignes de vivre dans un siècle de superstition et de scolastique; mais ils lui étaient supérieurs par leurs hardiesses. Sans le vouloir, ils ébranlaient la théologie d'Albert le Grand, la cosmologie de Ptolémée, les plus anciennes théories sur la nature et le surnaturel. Avec Dante, Boccace, Pétrarque et bien d'autres encore, venus d'Italie pour s'asseoir sur la paille de la rue du Fouarre, pour faire le négoce ou pour porter les compliments des princes, ils cherchaient dans les systèmes politiques, dans le jeu des institutions, les causes qui faisaient de Florence la première cité de la péninsule. Des clercs, des lettrés, saint Thomas d'Aquin, l'ange de l'école, Egidius Colonna, précepteur de Philippe le Bel, écrivaient sur le gouvernement des princes des livres lus, admirés, commentés. Puis la discussion descendait de la montagne Sainte-Geneviève, passait la Seine , se répandait dans la Cité, autour du Palais, et pénétrait jusqu'au foyer de ces
Souvenirs el regrets de la bourgeoisie.
Discussions
dans l'université et la bourgeoisie.
1J Guizot, Histoire de la civilisation en France, t. IV, p. 179. Flandres, t. II, p. 355.
Kervvn de Lettenhove. Histoire des
familles marchandes, à l'esprit inculte, mais ouvert, qui modifiaient les théories trop absolues du pays latin par les pratiques inspirations de leur bon sens.
Relations D'autres relations avec les marchands étrangers n'étaient guère moins profi-
«« S'8" tables à nos bourgeois. Les gens que les affaires de leur trafic appelaient en France attiraient à leur tour chez eux quelques-uns de leurs correspondants français, alors comme toujours si casaniers. Conversations et voyages faisaient sur nos pères une impression profonde : ils ne tarissaient pas sur ce qu'ils entendaient dire, ou sur ce qu'ils voyaient de leurs yeux. L'usage qui s'était établi, dès la fin du xme siècle, de passer le détroit de Gibraltar, et, en suivant les côtes, d'aborder aux Flandres, avait fait des communes de ce pays une sorte d'entrepôt et de marché où s'échangeaient les épiceries de l'Inde, les soies, les verreries, les fruits d'Italie, les laines d'Angleterre et d'Espagne, les vins, les fruits secs, le lin, les sels de France, les fers d'Allemagne, les pelleteries, les poissons secs, le goudron, le chanvre des contrées septentrionales de l'Europe. Ces mêmes communes, ne bornant pas leur activité à faciliter le négoce des autres nations, livraient au travail de leurs manufactures les matières premières qui leur étaient apportées, et fabriquaient des draps, des toiles, des dentelles, delà quincaillerie, augmentant par ces produits divers une richesse déjà sans égale. Démocratiquement constituées, elles inspiraient aux villes des bords de la Baltique et de la mer d'Allemagne le désir de les imiter : soixante-dix-sept de ces républiques se confédérèrent au milieu du xivc siècle, sous le nom de ligue hanséatique, eurent un gouvernement, des flottes, des trésors, parurent capables de tenir tête à de puissants souverains, et, par la confiance qu'elles inspirèrent, groupèrent autour d'elles, 'ndépendamment des villes sujettes, quarante-quatre villes confédérées et vingt alliées, en France, en Angleterre, en Flandre, en Espagne, en Italie W.
Tendances des légistes Tenues sous une main de fer, les villes de langue d'oil n'étaient point maîtresses
vers l'égalité. ....
de suivre des exemples qu'elles approuvaient; mais de leur sein sortaient ces légistes formés dans l'étude du droit romain, ces juges, ces conseillers, ces officiers royaux, qui, pour ramener à l'unité le pouvoir souverain, supprimaient les inégalités, tendaient à réunir toutes les classes en une seule. Tels étaient Pierre Flotte, les frères Le Poitier, qui se faisaient appeler seigneurs de Marigny; Nogaret, un des juges-mages de Nîmes; Plassian, petit-fils d'un hérétique albigeois, chevaliers ès lois de Philippe le Bel : c'est le nom que lui-même il leur donnait (2). Ces hommes ne voient qu'usurpation dans les seigneuries féodales, ils regardent comme nulle toute l'œuvre des temps depuis le ve siècle, ils se rattachent aux libertés municipales, à la condition qu'elles ne seront pas un obstacle à la puissance du roi, et dans la
(,) Mignet, Essai sur la formation , de. loc. cit. — (2) Kervyn, Hist. des Flandres, t. II, p. 355.