CHAPITRE TROISIÈME
qu'à peine elle suffirait pour lever neuf mille hommes, ramenèrent leurs contradicteurs à leur avis, et firent adopter la résolution de différer la séance de clôture'".
Les rois, d'ordinaire, y procédaient aussitôt que l'aide était votée, pour n'entendre plus parler des remontrances. Cette fois, elles étaient tellement liées à l'aide, et les réformes demandées tellement déplaisantes aux princes et à leurs amis, qu'ils tirent le calcul de lasser la patience des députés, sous divers prétextes, afin qu'ils s'en retournassent dans leurs provinces, et que ceux qui resteraient à Paris, voyant par leur petit nombre leur autorité diminuée, on en pût facilement avoir raison. Ce que nous en disons n'est point une conjecture : Pierre d'Orgemont, qui écrivit plus tard les Grandes Chroniques sous les yeux et en quelque sorte sous la dictée de Charles V, le déclare expressément : «Dont plusieurs desdits « états, qui avoient intention de gouverner le royaume par les requêtes qu'ils cr avoient faites à monseigneur le duc, furent moult dolens, et bien leur fut avis cr que toutes ces choses avoient été faites par ledit monseigneur le duc pour départir ladite assemblée desdits trois états qui étoient à Paris, et en vérité ainsi rr éloit-il ('2). v Ce plan fut donc suivi, au risque d'aigrir des mécontentements déjà manifestes. Le jour avait été fixé pour la séance de clôture. A l'heure convenue, les députés des trois ordres se trouvèrent réunis dans la grande salle du parlement; autour d'eux se pressait une foule de bourgeois, non moins avides, celle fois, de connaître ce qu'on avait décidé, que de repaître leurs yeux du spectacle d une telle cérémonie. Tout à coup les portes s'ouvrent, et, à la place du prince qu'on attendait, on voit paraître le sire de Hangest, chargé d'annoncer que la clôture était différée jusqu'au jeudi d'après la Toussaint (3 novembre). Un murmure s'éleva aussitôt dans l'assemblée : les députés se plaignaient d'un ajournement si imprévu, si peu nécessaire, si nuisible à leurs intérêts; l'assistance s'étonnait d'un pareil manque d'égards. L'étonnement fut plus grand encore que la colère : il ôta toute présence d'esprit aux meneurs des états. Il aurait fallu sur-le-champ passer outre et prendre des mesures propres à déjouer les artifices du dauphin; mais on négligea de saisir le moment opportun : le sire de Hangest eut le temps de se retirer, ce qu'il fit en toute hâte, pour ne point entendre les récriminations des mécontents et n'avoir point à y répondre; les plus timides d'entre les députés, fatigués d'attendre ou craignant quelque conflit sérieux, ne tardèrent pas à quitter Paris, avec le dessein de ne pas faire de nouveau le voyage pour une vaine formalité.
C'était ce qu'avait prévu et ce que souhaitait le duc de Normandie. 11 pensait qu'Etienne Marcel et ses amis, abandonnés de leurs collègues, n'auraient plus ni la force ni le courage de résister. Pour rendre leur isolement plus sensible, il
1 Grandes Chroniques, t. M. p. 38, 3y. — (2 Ibid. t. VI. p. /i3, hh.
prépara un nouveau coup de théâtre. Quoiqu'il vît que les états «eussent mieux rr voulu que la besogne n'eût point été différée le 2 novembre, veille du jour définitivement fixé pour la séance de clôture, il fit appeler au Louvre, c'est-àdire dans sa demeure fortifiée, dans celle qu'il habitait aux jours de danger, plusieurs personnages considérables de son conseil et des états. L'archevêque de Lyon, l'évêque de Laon, Etienne Marcel et Charles Toussac étaient du nombre, encore qu'ils eussent proposé les mesures dont la cour se montrait le plus irritée; mais ils étaient comme perdus dans la foule des amis du prince, dont se composait cette réunion officieuse. Lorsqu'ils furent tous assemblés, le duc de Normandie déclara, avec une bonhomie apparente, qu'il ne les avait point convoqués comme membres des états ou de son conseil, mais parce qu'il comptait sur leur dévouement à sa personne et sur leurs bons avis dans une circonstance difficile. Il leur dit alors qu'il venait de recevoir des nouvelles tant du roi son père que de l'empereur son oncle, qui l'appelait à Metz, et il demanda modestement s'il n'était pas convenable d'attendre, pour recevoir communication des vœux et des conditions des états, qu'il eût recueilli de vive voix ou par lettres les conseils du roi son père, de l'empereur son oncle, et du comte de Savoie son cousin^.
Ces paroles étant approuvées par le grand nombre des complaisants, ceux qui y trouvaient à redire n'osèrent élever la voix. D'ailleurs, ils étaient choqués de l'ajournement nouveau qu'on imposait aux états, mais nullement de la singularité du motif. Ils ne trouvaient rien d'extraordinaire à une consultation qui ferait intervenir des princes étrangers dans les affaires intérieures de la France. Faisant cause commune avec les bourgeois des Flandres, ils ne s'étonnaient pas que les princes voulussent se mettre d'accord entre eux. L'apparition du sentiment patriotique ou national, que nous avons signalée au lendemain du désastre de Poitiers, n'était encore qu'une faible et intermittente lueur.
11 faut reconnaître, au surplus, que, dans les idées du temps, le^duc de Normandie avait des raisons plausibles d'aller à Metz. Un savant écrivain les a judicieusement exposées. «Ce prince, dit-il, était le neveu de Charles IV, qui l'alcr fectionnait; quoi de plus naturel qu'il allât demander conseil à son oncle, sage «politique, qu'une circonstance accidentelle rapprochait de Paris à ce moment? rc On sait, d'ailleurs, par Villani, que l'empereur et le pape étaient intervenus, «après Poitiers, avec une nouvelle insistance auprès d'Edouard III, pour traiter et de la paix. En outre, le duc de Normandie était en même temps dauphin de «Viennois, et à cette époque ce titre n'était pas purement honorifique; il ne le «fut que plus tard. Il emportait alors, au profit du fils aîné du roi de France,
(I> Grandes Chroniques, t. VI. p. kl.
'•> Ibid. t. VI, p. 63. L'empereur Charles IV était frère de Bonne de Luxembourg, femme de Jean le Bon et mère du duc de Normandie. Le
comte de Savoie était alors Amédée VI, surnommé le comte Vert, et qui avait épousé Bonne de Bourbon, cousine du roi Jean.