‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 63 sur 186 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

jalouses de Paris et de l'autorité que prétendait sur elles la capitale du royaume. Dans plusieurs provinces, les députés, à leur retour de Paris, avaient reçu de leurs concitoyens le plus mauvais accueil. Ceux de Soissons, par exemple le cabaretier Regnaud, qui était en même temps bailli du chapitre, et le drapier Jean Tatini, furent maltraités, en punition des paroles injurieuses qu'ils avaient prononcées, au sein des états, contre les conseillers du roi'1'. Si la ville de Soissons eût été mieux informée de ce qui s'était passé à Paris, elle aurait rendu justice au courage de ses mandataires. D'autre part, dans des lettres royaux de ce même temps (novembre 1 356) , le duc de Normandie osait accuser les états de n'avoir crrien conclu ni parfait de ce qui leur avoit été proposé, v Ce prince savait bien le contraire, puisqu'il n'avait pas eu d'autre motif d'ajourner indéfiniment la séance de clôture que sa répugnance à couvrir de sa sanction les réformes proposées. Donner une grande publicité aux résolutions des états parut le seul moyen de répondre à ce perfide mensonge, qu'on répandait partout de vive voix, avant de l'insinuer dans des documents officiels.

Le châtiment ne se fit pas longtemps attendre. En se donnant le plaisir puéril Humiliation de congédier une assemblée qui le gênait, le dauphin avait renoncé aux hommes d'armes et à l'argent qu'elle lui offrait. Il était d'un caractère trop froid pour qu'on puisse croire qu'il avait cédé à un mouvement de colère. Il se flattait d'obtenir directement du pays et par une simple demande ce que les états ne lui accordaient que sous conditions. S'il n'eut point cette illusion, toute sa conduite dans cette affaire atteste l'incapacité de ceux qui le conseillaient. S'il croyait, au contraire, que sa voix serait entendue dans les provinces, pourquoi se résigna-t-il bientôt à une démarche humiliante dont l'insuccès était certain? 11 faut l'accord de tous les témoignages pour qu'on puisse admettre, contre tant de vraisemblance, qu'il s'adressa presque en suppliant à Etienne Marcel et aux échevins de Paris, en vue d'obtenir d'eux de l'argent et une armée, ce Plusieurs fois et par plusieurs rc journées il le requit, ainsi que les échevins, écrit Pierre d'Orgemont, qu'ils lui et voulussent faire aide à soutenir la guerre; mais ils ne s'y voulurent accorder ni tr consentir, s'il ne faisoit assembler les trois états, laquelle chose il n'eut pas conseil tr de faire. Il préféra ordonner qu'on enverroit certains conseillers du roi par les « bailliages du royaume, pour requérir la dite aide aux bonnes villes®, n L'accueil qui leur fut fait partout l'éclaira ou du moins aurait du l'éclairer sur la valeur

(1) Lettres de rémission obtenues en juin i35g, adopté par mes devanciers, indique qu'ils avaient

par Jean Legaeus, un de ceux qui ies maltrai- fait usage du document que je cite après eux. Je

tèrent. (Trésor des Chartes, reg. 90, pièce 180.) renvoie au feuillet du registre toutes les fois que

On trouvera dans les notes de ce travail les docu- j'ai pris connaissance du texte, non dans un ouvrage

mentsdu Trésor des Chartes indiqués tantôt par le imprimé, mais dans les registres manuscrits con-

numéro de la pièce, tantôt par celui du feuillet où servés aux Archives Nationales,

ils se trouvent, L'emploi du premier mode, déjà 2) Grandes Chroniques , t. VI, p. hh.

des expédients qui lui étaient suggérés. On n'a pas le détail de ce qui se passa à ce sujet dans toutes les provinces; mais, par la conduite de celles d'Auvergne et de Languedoc, qui étaient pourtant les plus éloignées et, par suite, les moins irritées, on peut juger quelle fut la réponse des malheureux pays qui semblaient une proie toujours prête pour les ennemis de l'intérieur comme pour ceux de l'extérieur.

En Auvergne, les envoyés du roi demandèrent un double subside et de doubles décimes. Les comptes de Robert de Riom, receveur général de la province, nous apprennent que les états provinciaux, jugeant la demande exorbitante, accordèrent seulement une levée de quatre cents glaives et un subside de i5 pour too sur les revenus, ou, comme on disait en ce temps-là, d'un dixième et demi. Ce n'était pas assurément peu de chose : des conditions et des précautions minutieuses tirent voir que les Auvergnats sentaient l'importance de ce sacrifice, et que l'esprit des états généraux avait pénétré jusque dans les provinces les plus reculées.

conditions qu'y mettent D'abord ils décidèrent que le subside voté serait levé tous les trois mois, penétats d'Auvergne, dant un an, sans qu'on put en augmenter le chiffre, ou appeler au service un plus grand nombre d'hommes, avant d'avoir consulté les états. Plus larges, les états généraux l'avaient voté pour une année. Puis, afin de pourvoir eux-mêmes à la sûreté de la province, ils voulurent que le produit de la gabelle et de l aide de huit deniers par livre, établie par les états généraux à Paris le 28 décembre de l'année précédente (1 3 5 5 ) , restât en Auvergne, pour la défense et les besoins du pays, marque frappante de cet esprit d'isolement provincial qui devait avoir une si grande part clans la ruine de tous les projets d'unité gouvernementale et de confédération. Enfin les représentations que les états généraux n'avaient pu faire entendre au dauphin furent reproduites exactement par les états d'Auvergne. Sans doute ceux des députés de cette contrée qui avaient pris part aux délibérations de Paris se trouvaient à cette nouvelle assemblée, et n'y furent pas étrangers à la réponse ferme et patriotique que leurs collègues firent aux demandes du dauphin. Ainsi, ce prince subit à Clermont les conditions qu'il avait repoussées à Paris, et n'obtint qu'à ce prix un peu de cet argent qu'on lui refusait partout'1 .

Dans la province de Languedoc les exigences ne furent pas moindres, mais la finesse méridionale sut les faire oublier par les marques d'un dévouement extraordinaire à la cause royale. Les états, assemblés dès le mois d'octobre 1 356 par le comte d'Armagnac, lieutenant du roi dans ce pays, votèrent sans difficulté une levée de treize mille chevaux et de deux mille fantassins, avec un subside

Conditions des

clats de Languedoc.

Ordonnances des rois de France, t. 111, préf. p. 56 et suiv.

Page 1