‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 64 sur 186 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

suffisant pour les entretenir. Afin de montrer la douleur qu'ils éprouvaient de la captivité du roi, ils décidèrent que, pendant une année, si le bon roi Jean n'avait auparavant recouvré, sa liberté, les hommes et les femmes ne porteraient ni or, ni argent, ni perles, ni robes ou chaperons découpés, et que les ménétriers et les jongleurs s'abstiendraient pendant tout ce temps d'exercer leur métier (,). Le Rosier historial ajoute qu'il fut défendu, en outre, de se servir de vaisselle d'or ou d'argent, et même de s'habiller de drap de couleur claire, jusqu'à la délivrance du roi. Ces inarques éclatantes de sympathie s'expliquent en partie par la distance considérable où les Languedociens étaient du pouvoir central, dont les fautes et les injustices ne leur faisaient que peu de dommage; mais, pour bien pénétrer le sens de ces ordonnances provinciales qui prescrivaient si bruyamment un deuil public, il faut regarder au fond des choses. Ce n'était qu'un moyen assez habile de prendre, sans offenser personne, des mesures efficaces pour prévenir les malversations qu'on redoutait toujours de la royauté. Les députés de la province voulaient que l'argent restât entre les mains des trésoriers qu'ils auraient nommés; que ces officiers payassent eux-mêmes les gens de guerre; que leurs comptes fussent contrôlés par douze commissaires spéciaux, nommés aussi par les états; que toutes les impositions autres que le subside fussent suspendues, et qu'on cessât de payer le subside même, si le roi ou son lieutenant faisait subir aux monnaies la moindre altération; que tous les ordres, sans exception pour personne, en acquitteraient leur part, et qu'enfin les états de la province pourraient se réunir, sans convocation nouvelle, quand ils le jugeraient à propos.

Et comme si ce n'était assez de ces précautions, sages à la vérité, mais blessantes, les états de Languedoc tinrent mal leur promesse, ou du moins on ne put arracher aux habitants du pays le subside voté. Quelques mois plus tard (iermars 1367), le comte d'Armagnac était réduit à convoquer de nouveau l'assemblée provinciale à Béziers, pour en obtenir l'exécution des engagements contractés à Toulouse. Les députés répondirent qu'il serait impossible aux habitants de payer, si l'on ne diminuait d'abord le prix des espèces, et le lieutenant du roi y dut consentir (ordonnance du 19 mars 1 3 5 y ) (2) . La conformité de ces exigences avec celles des états généraux montre assez que les réformes qui étaient mûres alors ne pouvaient porter que sur l'irrégularité de l'administration. Ce mal, en effet, tous le sentaient, et tous en voyaient le remède dans un prompt retour aux franchises, aux garanties des communes introduites sur une plus large échelle dans le gouvernement de l'état. Quant aux autres mesures, chacun les pouvait vouloir pour soi et chez soi; peu de personnes éprouvaient le désir ou croyaient à la possibilité de les étendre à tout le royaume. Voilà ce qui n'était pas mûr et ce que la force, l'eût-on possédée, ne pouvait que difficilement imposer.

!) Grandes Chroniques, t. \ I , p. /ja. — [!) D. Vaissète, Histoire de Languedoc, iiv. XXXI, p. 289.

H n'en est pas moins vrai que la campagne imprudente du dauphin manqua partout son effet. Battu dans tout le royaume comme à Paris, et par les mêmes armes, le duc de Normandie ne pouvait fermer longtemps les yeux à l'évidence et ne pas voir qu'il n'aurait d'hommes et d'argent qu'au prix que les états y mettaient. S'il essaya de lutter encore, on prévoyait sa défaite, et toute la politique des chefs de la Bourgeoisie était d'attendre qu'il vînt se rendre à merci. La conformité des vœux qu'émettaient partout les états montre assez quelles réformes alors étaient mûres en France. Tout le monde y voulait plus de régularité dans l administration, au moyen d'améliorations dont les souvenirs des communes avaient suggéré l'idée et le désir. Ce qui n'était pas mûr, c'était le dessein de les imposer au nom d'un intérêt commun que Paris seul commençait à reconnaître. Chacun les voulait pour soi et chez soi, sans prendre souci des voisins, sans voir que le succès des uns était une garantie nécessaire pour le succès des autres, sans chercher dans l'union des efforts la puissance de renverser les ahus ou d'y résister. De là, un invincihle obstacle aux progrès de la démocratie. Mais, à l'heure de ses désastres, la royauté pouvait entrevoir les voies de salut : en combattant un à un ses ennemis, elle était certaine d'en triompher.

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