CHAPITRE QUATRIÈME
el si tories nuisaient à la circulation de l'argent français et portaient le trouble dans les relations privées? Qu'il espérât tirer de cette faute et de cette nouvelle cause de ruine tout l'avantage qu'on en pouvait attendre, je veux dire une prochaine convocation des états, c'était assurément la plus légitime des revanches.
Pour le moment, et en l'absence du dauphin, il ne demandait que la suspension Marceiau Louvre, provisoire de l'ordonnance. Les délégués qu'il envoya au comte d'Anjou avaient mission d'obtenir que la nouvelle monnaie cessât d'avoir cours. Sur le refus de ce prince, il pensa qu'une démarche qu'il ferait lui-même, entouré de ses échevins et suivi d'un grand nombre d'habitants, aurait peut-être plus d'elïet. Mais il s'aperçut bientôt qu'Anjou ne cherchait qu'à gagner du temps; car, sous divers prétextes, il renvoyait de jour en jour sa réponse; en conséquence, Marcel prit sur lui de décider ce qu'il sollicitait en vain, et il interdit aux commerçants, ses administrés, d'accepter les nouvelles monnaies dans leur négoce. Cette précaution lui permettait d'attendre; il continua donc de se rendre presque journellement au Louvre, accompagné d'une foule, chaque fois plus grande, de citoyens; mais il ne pressait plus la conclusion de l'affaire. A vrai dire, ces bruyantes démarches troublaient moins la population qu'elles ne feraient de notre temps, car on n'était pas alors fort exigeant sur l'ordre des rues; les affaires se traitaient volontiers sur les places publiques, comme chez les anciens, ou dans un théâtre classique. De son côté, le comte d'Anjou, voyant l'effet de l'ordonnance manqué en partie, n'avait plus d'intérêt à traîner en longueur : il suspendit la fabrication des espèces remaniées jusqu'à ce que le duc de Normandie eût fait connaître sa volonté (1l
Le duc de Normandie n'en aurait dû avoir d'autre que de se soumettre. En peU Retour du dauphin, de jours il eut épuisé ses premières ressources; et comme, par la suspension ordonnée, son frère se voyait hors d'état de lui envoyer de l'argent, il dut revenir sans délai. Il avait peine à contenir son dépit, et il roulait dans son esprit mille projets de vengeance. Le \ k janvier 1 367 il fit solennellement sa rentrée à Paris. Le corps municipal et rr grand foison des bourgeois r> se rendirent au-devant de lui jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine. 11 était d'une sage politique de marquer les mêmes respects que par le passé à la majesté royale, et de faire voir par là que ce n'était pas le pouvoir suprême qui était l'objet de tant d'attaques, mais l'usage (pi on en faisait. Suivant la coutume, un très-grand nombre de Parisiens s'étaient joints au cortège. Cette fois même on y vit figurer les ordres ecclésiastiques et les collèges de Paris; car le chancelier La Forest, qui revenait avec son maître, ayant été nommé cardinal, la veille de Noël, par le pape Innocent VI, se croyait en droit non-seulement de braver les menaces de destitution dont il était l'objet, mais
(1) Grandes Chroniques, t. VI, p. /1G-/18.
encore de prétendre, comme prince de l'Eglise, aux mêmes honneurs qu'un prince temporel. Telle était, cependant, la disposition des esprits, que la popularité d'Etienne Marcel put faire tourner à son profit toute cette pompe. De l'aveu des contemporains, ce fut lui qui parut le véritable triomphateur, et le déplaisir mortel qu'en ressentit le duc de Normandie ne pouvait qu'ajouter aux difficultés que présentait déjà tout accord entre eux.
Entievuedu dauphin Cinq jours après son arrivée (19 janvier) , ce prince, prenant pour une marque de faiblesse ce qui n'était qu'une marque de déférence, fit prier le prévôt des marchands de se rendre aux environs de Saint-Germain-l'Auxerrois, où il trouverait des personnes chargées de l'entretenir. Si extraordinaire que pût paraître cette entrevue en plein air, Etienne Marcel ne crut pas devoir s'y refuser; mais, animé d'une juste défiance, il s'y rendit en compagnie d'un grand nombre d'hommes ce armés à découvert.-» On a voulu voir dans cette précaution, qu'expliquent et les habitudes violentes du temps et les apparences de guet-apens qu'avait la singulière invitation du dauphin, la preuve d'une rébellion préméditée. Ce qui se passa dans cette entrevue permet, au contraire, de croire que c'en était fait de la liberté du prévôt, et peut-être de sa vie, s'il eût été seul. Il trouva aux abords de Saint-Germain l'Auxerrois, c'est-à-dire sous la protection des gardes du Louvre, et entourés d'une bonne escorte, plusieurs conseillers du duc de Normandie, qui le sommèrent, au nom de leur maître, de ne plus s'opposer à la circulation des monnaies nouvellement fabriquées. La résistance de Marcel fit naître une querelle terrible, et des deux parts on éleva les plus vives récriminations. Les conseillers royaux firent entendre des menaces redoutables et d'une exécution prochaine, qui réduisirent le prévôt à en appeler au dévouement de ses amis. Il se retira fièrement avec eux, et sur leur avis, pour protéger sa personne et sa cause, qui était celle de la population entière, après avoir fuit défense à tous ménétriers de chanter ou jouer des instruments, il donna ordre aux gens des métiers de se mettre en grève et à tous les Parisiens de s'armer.
Le peuple obéit à la voix de ses chefs. Les gens des métiers, ayant quitté leur travail, n'avaient plus qu'à promener leur oisiveté dans les rues : ils y parurent en armes et bannières en tète. Il eût suffi du moindre incident pour pousser toute; cette foule aux dernières violences. Le duc de Normandie le comprit, ou son conseil le lui fit comprendre, et il en éprouva une frayeur qui le mit à la merci de ses adversaires.
Conférence du dauphin Dès le lendemain (vendredi 20 janvier), il fit prier les principaux de se les chefs* du peuple, réunir au palais, dans la chambre du parlement, où il ne tarda pas à les rejoindre.
Il leur dit, avec une bonne grâce empruntée, qu'il n'était pas mécontent d'eux,
Démonstration populaire.