CHAPITRE QUATRIEME
qu'il leur pardonnait tout, qu'il assemblerait les états quand ils le voudraient, qu'il mettrait hors de son conseil les officiers qui lui avaient été désignés, qu'il donnerait môme des ordres pour les faire arrêter, et qu'il les retiendrait en prison jusqu'au retour du roi, qui prononcerait sur leur sort. Il ajouta que, quoique le droit de fabriquer la monnaie et d'en changer le prix appartînt à la royauté, il permettait que celle qu'il avait ordonné de frapper n'eût point cours, et que les états, quand ils seraient réunis, en établissent une nouvelle^.
De telles paroles soumettaient l'autorité souveraine à l'émeute, et montraient la force de l'une par l'impuissance de l'autre. Elles font voir, en outre, que tout génie politique était, pour lors, absent des conseils du dauphin. Puisqu'il semblait impossible de résister à la bourgeoisie de Paris et de rien faire sans le concours des états, il n'eût fallu ni soulever les passions pour leur céder si vite, ni congédier les députés pour les rappeler deux mois après.
Etienne Marcel répondit au nom du corps municipal. Il demanda que les états Demandes île Marcel, fussent convoqués pour le 5 février suivant. Quinze jours au moins semblaient nécessaires, si l'on voulait que l'avis de la convocation pénétrât dans les provinces, et que les députés eussent le temps de se rendre à Paris. Comme un changement de résolution était à craindre d'un prince si mobile et qui ne cédait qu'à la peur, le prévôt des marchands exigea que des lettres royaux fissent foi d'un engagement dont dépendaient toutes ses espérances pour l'avenir.
Le duc de Normandie fut prié, en outre, de retirer leurs pouvoirs au chancelier La Forest et au président Buci, qui négociaient à Bordeaux avec le prince Noir, et d'exiger du chancelier qu'il remît les sceaux au roi prisonnier. On redoutait qu'ils n'acceptassent des conditions peu honorables ou ruineuses pour la France; et, plutôt que de subir ces conditions, on préférait que la France essayât de se gouverner sans son roi. Le dauphin céda sur ce point comme sur tout le reste, du moins à moitié et en apparence : il révoqua Buci et le chancelier, mais ne rappela point ce dernier, qui devait, disait-il, aller remettre au roi ses sceaux. C'était inviter La Forest à poursuivre la négociation commencée, et peut-être un secret avis lui fut-il envoyé à ce sujet. Buci, n'ayant plus rien à perdre, puisqu'il avait cessé d'être premier président, resta à Bordeaux avec le chancelier, et ils y signèrent, le a3 mars suivant, une trêve qui permettait au dauphin de ne songer, pour un temps, qu'aux embarras de l'intérieur. Ils n'eurent garde ensuite de revenir à Paris; car ils savaient le sort qui les y attendait. Dès le 2 5 janvier, cinq jours à peine après l'entrevue dont on vient de parler, le duc de Normandie, à la requête du prévôt des marchands et autres, ordonnait que des perquisitions
Trêve conclue à Bordeaux.
Perquisition chez les officiers,
Grandes Chroniques, t. VI. p. 5o.
lussent faites chez Simon de Buci, Nicolas Braque, maître d'hôtel du roi, Enguerrand du Petit-Cellier, trésorier de France, et Jean Poillevilain, maître de la chambre des comptes, qui étaient particulièrement suspects et dont il voulait prévenir les complots. Des sergents furent mis en garnison dans leurs maisons
Le même jour, le dauphin annonçait par un mandement que, sa monnaie n'ayant point été acceptée, il se voyait forcé, pour payer les troupes qui défendaient le royaume, d'ordonner la fabrication de 3,ooo marcs d'argent. Ainsi, en même temps qu'il se soumettait à la volonté populaire, il trouvait moyen de faire entendre une timide protestation.
Il est regrettable, sans doute, que l'émeute ait emporté, dans cette occasion, ce que les états n'avaient pu obtenir; mais la responsabilité de ces événements retombe sur le prince qui, loin d'accueillir des projets de réformes reconnues nécessaires, refusait même d'en prendre communication. Les Parisiens étaient-ils donc si coupables de triompher, sans recourir aux armes, par une résistance qui n'était que le rigoureux exercice d'un droit?
situation i" royaume. Jamais la misère publique n'avait réclamé de plus prompts et de plus énergiques remèdes. Cette courte période de trois mois, durant laquelle le duc de Normandie essaya de gouverner seul, sans le concours ou la tutelle des états, est certainement une des plus désastreuses de notre histoire. Les auteurs s'accordent sur les effets, s'ils diffèrent sur les causes : quelques-uns nous montrent le lieutenant du roi faible, incapable, à la merci de l'émeute; tout le pays livré sans défense à des maux innombrables que l'esprit le plus actif et la main la plus ferme auraient eu peine à conjurer; les seigneurs, revenus de Poitiers, s'abattant sur leurs infortunés vassaux pour leur ravir, sous prétexte de payer une rançon exorbitante, ce que l'ennemi, les brigands et les mauvaises récoltes avaient pu leur laisser; les soldats débandés, achevant, pour assurer leur subsistance, l'œuvre de ruine que leurs chefs avaient commencée, pillant et brûlant les chaumières que les Anglais et les compagnies avaient laissées debout; les voleurs de grandes routes remplaçant, au besoin, les ennemis ou les soldats fatigués; dans les villes, mieux disposées pour la défense, la cherté et la rareté des vivres provoquant d'abord les sourds mécontentements, puis les discordes ouvertes, et même les rébellions contre l'autorité publique; au milieu de ce désordre, les officiers royaux et les employés qui vivaient des abus s' opposant aux moindres réformes; les maîtres accablant leurs esclaves et les esclaves commençant de menacer leurs maîtres; enfin les souffrances du présent augmentées encore des craintes de l'avenir. Tel est le sombre tableau que nous retracent les chroniqueurs, et qui arrache au plus sincère d'entre eux, témoin ému de tant de misères, cette douloureuse parole :
(l) Grandes Chroniques, t. VF, p. &o-5i.