‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 8 sur 186 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

mesure où elles peuvent la servir Ce nivellement sous un despote n'est pas l'égalité vraie, mais elle en donne le goût et elle y prépare, si bien que de tous les peuples modernes nul ne la possédera sitôt ni si pleinement que la France.

Il n'est pas jusqu'aux paysans qui n'en eussent déjà un sentiment vague. Ils Le sentiment de l'égalité n'avaient aucun titre, ils n'élevaient aucune prétention à se mêler des affaires publiques, et c'est à peine si, dans quelques occasions rares, ils y prenaient intérêt. Uniquement occupés de vivre, ce qui, dans ce siècle de dévastations incessantes, était un problème de tous les jours, incapables de discipliner leurs mœurs sauvages, ils restaient étrangers, quand on le leur permettait, à la vie des autres classes; opprimés par la noblesse, ils ne pouvaient compter sur la bourgeoisie qui ne les connaissait guère et qui défendait non sans peine ses propres intérêts, continuellement menacés. A l'heure du danger, ils s'armaient au hasard, du bâton, de la massue, de leurs instruments aratoires. Ils s'écriaient :

Nous sommes hommes comme ils sont!

Tout aussi grand cœur nous avons!

Tout autant souffrir nous pouvons f2'!

L'égalité dans la souffrance et dans le courage, qui leur était contestée, c'est celle qu'ils proclament tout d'abord. Dès l'année 121/1, des pâtres ou pastoureaux s'étaient révoltés contre les seigneurs et avaient proclamé l'égalité universelle, fondée par le Saint-Esprit. Au nom de la religion , interprétée à leur manière, ils s'étaient précipités sur la noblesse du Berry, qui put aisément les disperser et les écraser. Trente-sept ans plus tard, nouvelle tentative en France, en Picardie, dans l'Ile-de-France; mais, faute de savoir se préserver des excès et fermer leurs rangs aux ribauds qui les y poussent et leur en donnent l'exemple, ils usurpent sur les droits de l'Eglise et se font exterminer^.

Ceux qui restent et qui étouffent leurs murmures, Philippe le Bel est trop poli- m\im ie Bel tique pour les oublier ou les dédaigner. Ici nous touchons aux services que ce eea" prince rendit à la cause populaire. Afin d'accomplir son œuvre de nivellement, de la même main qui abaisse les uns, il élève les autres, et affranchit les serfs, cr Toute créature humaine doit être franche par droit naturel, n disent hautement les légistes, dans une ordonnance qu'ils rédigent en son nom. Ils condamnent «ce «joug de la servitude qui est tant haineuse et fait qu'en leur vivant les hommes «sont réputés ainsi comme morts, et h la fin de leur douloureuse et chétive vie ne «peuvent disposer ni ordonner des biens que Dieu leur a prêtés en ce siècle ^.n

(,) Aug. Thierry, Considérations sur l'histoire de ^ Augustin Challamel, Mémoires du peuple fran-

France, p. 45. çais, t. III, p. 123-126.

(2) R. VVace, Roman de Rou, Rouen, 1827, (4) Ordonnances desroisde France, t. XII, p. 387. 2 vol. in-8°.

Ces esprits généralisateurs , à la manière française, au lieu de conquérir, comme font les Anglais, des droits positifs, posent des principes abstraits; mais n'est-ce rien que d'inaugurer pour les villes et pour l'Etat un nouveau droit civil, fondé sur l'équité naturelle? D'ailleurs, insensiblement ils entament le droit féodal par leurs réformes judiciaires et législatives, ils pratiquent le droit nouveau en proclamant l'égalité des frères et des sœurs, la communauté, entre époux, des choses acquises durant le mariage, et se conforment autant que possible aux maximes du droit romain dont ils se sont inspirés w.

no,, des étais. Mais c'est surtout par un appel plus fréquent aux états provinciaux ou généraux que Philippe le Bel favorisa les progrès de la bourgeoisie. Depuis des temps déjà anciens, les ordonnances royales n'avaient cours , chez les barons, qu'après avoir reçu d'eux une approbation formelle. Le clergé, dans ses assemblées, ne se bornait pas à traiter les questions de discipline ecclésiastique; il y votait ou y refusait des subsides, il y appelait des laïques, et discutait avec eux différents sujets d'administration ou de gouvernement. Les bourgeois eux-mêmes, que les communes avaient mis en vue , étaient, depuis le xuie siècle , consultés par les officiers royaux, dans chaque prévôté, sur les affaires de leur ville, invités même, quoique sans voix délibérative, à proposer des réformes. Sous Philippe-Auguste, tant que dura la Croisade, les députés des bonnes villes se rendaient, tous les quatre mois, à Paris; là, dans les grandes assises que tenait la reine, ils rendaient compte de leur gestion, ils exposaient les besoins de leurs mandataires. Les six bourgeois ou prud'hommes que ce prince avait établis dans la capitale y assistaient au conseil de régence, et avaient même la garde du sceau de l'Etat. Plus d'une fois, saint Louis fit venir à sa cour les maires et les échevins de diverses communes, pour délibérer avec eux d'affaires législatives; mais ils étaient encore si humbles, et en quelque sorte si surpris d'être consultés, qu'ils n'émettaient leur avis que sous cette réserve timide : In quanto me atligit^.

Ce qui parut nouveau, ce ne fut donc pas de consulter les trois ordres, ce fut de les consulter simultanément. Des assemblées qui avaient lieu sur place, dans les provinces, ou qui étaient essentiellement partielles quand elles se tenaient à Paris, ne commandaient pas l'attention. Mais comment l'attention ne se serait-elle pas éveillée devant la réunion imposante du clergé, des bonnes villes, des nobles convoqués ensemble par Philippe le Bel et opposés par lui au concile général qui devait proclamer la suprématie temporelle de Boniface VIII ! Le dessein était mani-

Laboulaye, Histoire de la propriété au moyen âge, conclusion. — Recherches sur la condition civile et politique des femmes depuis les Romains jusqu'à nous . liv. IV", sect. 2 et 3. — Aug. Thierry, Essai

surl'hist. du tiers état, t. I, p. 37. — m Rathery, Hisl. des Etats généraux de France, p. ho, i8^5. in- 8°.

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