CHAPITRE QUATRIÈME
un examen qu'il était si malaisé de faire sérieusement. Quant aux grands officiers de la couronne, qui avaient mérité leur sort par des malversations trop bien prouvées, il y eut au moins imprudence, puisqu'on leur faisait un procès régulier, de leur ôter leurs charges et leurs biens sans attendre le jugement. Mais la modération dans les rigueurs politiques est un fruit tardif des révolutions, qu'on ne connaissait point au moyen âge.
D'ailleurs, si la sévérité dont les états firent preuve ressemble à l'injustice, CuipaKiaé des officiers l'indulgence des chroniqueurs contemporains ne touche-t-elle pas à In complicité? Dans les Grandes Cluvniques , Pierre d'Orgemont, qui tient la plume, et qui était un des officiers poursuivis, se plaint que les accusations fussent vagues et que les accusés n'eussent pas été entendus. Il était difficile de les entendre, puisque, nu lieu de demander justice, ils se cachaient dans Paris, et se sauvaient à la hâte, quand ils en pouvaient sortir, pour chercher un plus sûr abri^. Le toit des bourgeois, à cet égard, fut seulement de n'appeler ni ouïr en aucune manière ceux qui étaient restés ('2). Imagïne-t-on, par exemple, une accusation plus précise que celle dont on poursuivait Robert de Lorris^? Enfin ces officiers n'étaient-ils pas responsables, au moins pour une partie, des folies et des prévarications que le roi n'eût peut-être point osé commettre, s'il n'avait compté sur leur complaisance ou même cédé à leurs exhortations?
C'était peu d'écarter les dangereux conseillers qui perdaient le royaume, si 1 on ne prenait des sûretés contre leurs vengeances et surtout contre leur retour. Les états trouvèrent dans cette nécessité un nouveau motif de se réunir périodiquement et à des dates plus rapprochées. A qui, en effet, auraient-ils pu commettre le soin de poursuivre cette épuration rigoureuse, si ce n'est à euxmêmes? Quelle eût été l'autorité des réformateurs qu'ils auraient nommés, s'ils n axaient été là pour les défendre? Mais les assemblées périodiques des députés des bonnes villes étaient encore une chose trop peu ordinaire pour qu'on les pût réclamer comme un droit. Il fallait s'y prendre avec adresse et y accoutumer peu à peu les esprits. C'est pourquoi les états demandèrent simplement l'autorisation de se réunir à la quinzaine de Pâques suivante, afin de s'assurer si l'aide votée suffisait aux besoins de 1 administration , et de l'augmenter si elle ne suffisait pas. Sous ce prétexte, ils espéraient gagner le duc de Normandie à leur dessein, et obtenir de s'assembler deux fois encore, sans convocation spéciale, entre la session de la quinzaine de Pâques!i) et une autre qu'ils attendaient pour le î 5 février de Tannée
(1) Grandes Chroniques, t. VI, p. 5o.
(2) lbid.p. 54.
1 ' Voy. chap. m, p. 8 1 .
"' - Et aussi ils requirent (pie . depuis ladite quin-
zaine, ils pussent rassembler deux fuis, quand bon -rieur semblerait, jusrjues au quinzième jour du rmois de lévrier suivant.»! (Grandes Chroniques, l. VI. p. f> i-55.)
suivante. Ainsi, les députés se seraient réunis quatre fois en moins d'un an; par ià ils auraient habitué le gouvernement à ne rien faire sans leur concours ou leur contrôle, et les citoyens à placer leur confiance dans le zèle et l'activité de leurs représentants. 11 serait temps alors de réclamer que les états généraux fussent périodiquement réunis. A ces conditions, si elles étaient acceptées, le duc de Normandie obtiendrait trente mille hommes d'armes, avec le subside nécessaire pour les mettre sur pied et les entretenir.
D'un tempérament plus généreux, ce prince eût rejeté des offres dont il se sentait blessé jusqu'au fond de l'âme; mais il n'y vit qu'une grosse somme d'argent dont il avait besoin, ou plutôt il était dans son caractère d'attendre les occasions pour se venger et de plier plutôt que de rompre. Il ne pouvait prévoir d'ailleurs que, trois semaines plus tard, une trêve conclue avec l'Angleterre lui rendrait un peu de liberté.
Lf„ . A la séance solennelle de clôture, une ordonnance fut promulguée, suivant
décisions obligatoires 1 *-*
pour ics absents. l'usage. Elle résumait en soixante articles les travaux des états et reproduisait à peu près les demandes contenues dans les cahiers du mois d'octobre précédent. Le duc de Normandie convoqua de nouveau les députés à Paris pour le lundi de la Quasimodo, en leur recommandant d'être exacts, s'ils ne voulaient que des mesures prises sans leur participation fussent obligatoires pour eux et pour leurs provinces. C'est la première fois qu'on voit paraître dans l'histoire de France ce principe, juste dans le fond, mais si fécond en discordes et en violences, par lequel la volonté du plus grand nombre fait loi dans les assemblées. Afin que les absents ne pussent alléguer, pour ne se point soumettre, qu'ils n'avaient pas été avertis, le dauphin promit d'écrire aux principaux d'entre les nobles, au duc de Bourgogne, au comte et à la comtesse de Flandres, au comte et à la comtesse d'Alençon et aux principales villes, pour les informer des résolutions prises à ce sujet.
ordonnance. La grande ordonnance, car tel est le nom qu'elle a reçu et qu'elle gardera dans l'histoire, n'est donc que le résumé des travaux des états pendant cette courte et laborieuse session. Le défaut d'ordre et de méthode y est sensible, c'est le signe du temps; mais on y voit une sûreté de jugement et une profondeur de vues qui arrachent des éloges aux historiens les plus hostiles. Nous rapporterons ici tous les articles de ce règlement remarquable dans le résumé qu'en donne Secousse.
1. Ce que les députés, que le duc de Normandie choisira par le conseil des trois états, feront, conformément aux instructions qui leur seront données, par rapport à l'aide, à la réformation du royaume et à la monnoie, sera observé irrévocablement , aussi bien que ce qui sera réglé sur les olficiers qui seront privés de leurs charges.
2. Les deniers qui proviendront des subsides que les trois états ont promis de donner seront