‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 75 sur 186 · CHAPITRE QUATRIÈME. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME. U

supprimant tant d'abus. Rien ne laisse voir ces vues abstraites et généralisatrices qu'on a si souvent reprochées à l'esprit français et qui devaient se faire jour, inoins de cent cinquante ans plus tard, aux états de 168/1, par la boucbe du sire de La Roche, député de la noblesse de Bourgogne. On ne voit point qu'Etienne Marcel, ni Charles Toussac, ni Robert Le Coq, ni Robert de Corbie, aient émis des maximes comme les suivantes :

et La royauté est un office, non un héritage.

tr L'État est la chose du peuple; la souveraineté n'appartient pas aux princes, tt qui n'existent que par le peuple.

ttCeux qui tiennent le pouvoir par force ou de toute autre manière, sans le tt consentement du peuple, sont usurpateurs du bien d'autrui.

ttEn cas de minorité ou d'incapacité du prince, la chose publique retourne au tt peuple, qui la reprend comme sienne.

ttLe peuple c'est l'universalité des habitants du royaume; les états généraux ttsont les dépositaires de la volonté commune.

rr Un fait ne prend force de loi que par la sanction des états; rien n'est saint ni tt solide sans leur aveu'1', a

Nous n'avons point, il est vrai, le détail des débats qui eurent lieu dans l'assemblée des trois ordres en 1 3 5 6 , et nous ne pouvons savoir comment les principaux orateurs motivèrent les résolutions qui y furent prises; mais, dans aucun écrit du temps, pas même dans ceux d'Etienne Marcel qui nous sont parvenus, nous ne retrouvons rien qui approche des paroles si nettes et si précises du sire de La Roche. Tout ce que l'on peut dire, c'est que ces doctrines, neuves alors et hardies, étaient en quelque sorte à l'état latent dans les esprits, et qu'on en pourrait retrouver plusieurs dans les articles de la grande ordonnance. Il n'en saurait être autrement, car il a fallu un lent travail d'élaboration pour que les actes, décisifs dans leur modestie, des états de 1 3 56 , pussent faire éclore sitôt après des maximes si caractéristiques. Déjà, au reste, les premières assemblées des états généraux avaient été convoquées par Philippe le Bel pour résoudre une des questions les plus graves de tous les temps, pour assurer, sans cesser d'être bons catholiques, l'indépendance de l'Etat contre l'autorité pontificale, et pour distinguer la religion de la théocratie, avec laquelle, souvent, on l'avait jusqu'alors confondue. Plus tard, ces questions étant résolues ou remplacées par de plus urgentes, les états ne s'occupent plus que de l'administration et du gouvernement du royaume; mais ils réclament, ils décrètent même, quand ils peuvent se flatter d'être les maîtres, la réunion périodique des députés des trois ordres, les droits du plus grand nombre,

(,) Journal des étals généraux tenus à Tours en iâ8â, p. i46, ii8, i5o. — Aug. Thierry, Histoire du tiers état, ch. iv, p. 69.

làà ÉTIENNE MARCEL.

l'abolition des commissions judiciaires, la suppression des monopoles et du cumul, la formation d'une milice, une plus juste répartition et une perception mieux surveillée de l'impôt, la reconstitution de la petite propriété, qui pouvait seule par ses progrès constituer un peuple. Ces vues, si surprenantes au quatorzième siècle, suffisent amplement à la gloire de cette assemblée; il n'est pas besoin d'y ajouter les développements tout modernes qu'elles contenaient en germe, mais que nos pères du moyen âge n'y pouvaient voir et n'y virent pas.

Mécontentement du dauphin.

Telle qu'on l'a vue, avec ses mesures quelquefois imprudentes et trahissant l'inexpérience, le plus souvent mal coordonnées, cette admirable ordonnance était trop supérieure aux idées du temps pour trouver, dans ceux qu'elle essayait de protéger, de justes appréciateurs. A la réserve des députés qui l'avaient faite et de la bourgeoisie parisienne, qui la comprenait et l'approuvait, elle ne rencontra que des indifférents parmi le peuple, tandis qu'elle soulevait l'ardente colère de la noblesse. Le dauphin surtout, comme dépositaire de l'autorité royale, ne put voir sans envie celle que prenaient les étals. Il ne promulgua leur ordonnance que parce qu'il y était forcé par les embarras de sa position; mais son ressentiment en fut si profond, que ni la victoire ni le temps ne purent le calmer. En 1 3 5g , il parlait encore des principaux chefs des états et de leur œuvre avec une acrimonie singulière: «Ceux qui avaient, dit-il, le plus de crédit et d'autorité étaient des rf hypocrites et cachaient une ambition effrénée sous les dehors du bien public, cr lis avaient trompé les autres députés, hommes d'intentions pures et droites, cernais faibles de caractère et d'esprit. Ils ne s'étaient attaqués aux principaux « officiers du roi que parce que ces fonctionnaires vigilants et dévoués étaient un cr obstacle insurmontable à leurs mauvais desseins. r> Le duc de Normandie ajoutait naïvement qu'il n'avait cédé que parce qu'il avait besoin d'argent, et en se réservant, au fond du cœur, de revenir sur toutes ces concessions et de les annuler dès qu'il le pourrait

Il est remarquable, du reste, qu'à la réserve de la suspension des officiers royaux, les mesures dont il conçut le plus de dépit, je veux dire les poursuites ordonnées contre les plus coupables d'entre eux, le maintien ou la réorganisation de la commission des trente-quatre (2) et quelques autres encore, ne figurent pas dans la grande ordonnance : elles furent arrêtées par des ordonnances spéciales (3).

Conseil du roi renouvelé.

Cette commission, qui inspirait la terreur par son énergie, ne tarda pas à se

(1) Lettre du 28 niai 1359. — Secousse, t. III des Ordonnances , p. 345.

(S) On a vu que ta plupart des auteurs portent à trente-six le nombre des membres de cette commission (chap. m, p. io5). Il n'est pas impossible

que deux nouveaux membres soient venus par la suite compléter ce nombre.

(3) Lettres du 97 avril 1007. — Mémorial C de ta chambre des comptes. — Secousse, t. III des Ordonnances , p. 65.

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