‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 76 sur 186 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

mettre à l'œuvre. Elle renouvela presque entièrement le conseil du roi, et les opinions de la plupart des nouveaux membres y assurèrent à Robert Le Coq une prépondérance incontestée. Ils étaient, pour la plupart, des trente-quatre réformateurs, et par conséquent fort odieux au duc de Normandie. 11 y avait quelque danger sans doute à irriter ce prince en le séparant des conseillers de son choix; mais il y en aurait eu davantage à l'abandonner plus longtemps à leurs secrètes instigations, et dans la plupart des gouvernements il paraît nécessaire de changer les hommes quand on change le système.

Au nombre des erreurs qui firent de l'œuvre de ces hardis bourgeois comme Fautes des états, une toile de Pénélope, la moins grave ne fut pas de confondre l'administration avec la politique, et de remplacer, dans tout le royaume, des employés que l'expérience qu'ils avaient acquise rendait nécessaires, par des hommes plus honnêtes peut-être et plus dévoués, mais incapables, pour le moment, de soutenir leur charge. Ce qui se passa au parlement et à la chambre des comptes fait bien voir à quelle limite il aurait fallu s'arrêter.

Non contents de suspendre tous ceux qui faisaient partie de ces deux corps, les [«expérience

, des nouveaux officiers.

réformateurs, jaloux de procurer des économies, avaient réduit le nombre des places : il n'y eut plus au parlement que seize membres, présidents ou autres, et à la chambre des comptes que quatre, dont deux clercs et deux lais, au lieu de quinze maîtres qu'il y avait auparavant. Comme ils étaient tous nouveaux, ils ne surent ce qu'ils avaient à faire, ni comment ils devaient s'y prendre. Ceux de la chambre des comptes étaient à peine en fonctions depuis vingt-quatre heures, qu'ayant déjà le sentiment de leur insuffisance, ils demandaient l'adjonction et le secours d'anciens officiers de cette chambre. La requête reçut un accueil favorable, et quatre des membres destitués reprirent leur charge. La chambre se trouva ainsi composée de huit personnes, dont les unes étaient rompues aux difficultés et aux détails de l'administration, tandis que les autres représentaient le système politique qu'on établissait

Une autre faute, moins grave en apparence et surtout plus naturelle, mais dont Mauvaise perception les suites devaient être funestes, fut de charger plusieurs membres des états de présider à la perception du subside, ou de souffrir, du moins, qu'ils en fussent chargés par les états provinciaux. 11 était sans doute d'un grand intérêt de ne pas permettre que les deniers puhlics enrichissent quelques traitants, mais l'intérêt était, plus grand encore de ne pas s'attirer la haine de ceux qui devaient payer ; car. dans les temps de détresse , l'ennemi le plus haïssable est toujours

(,) Grandes Chroniques, l. VI. p. 55.

ceîui qui demande de l'argent. Si l'on avait laissé le duc de Normandie faire ce personnage, il s'en fût montré fort satisfait; les états auraient rejeté sur lui la responsabilité des mesures pécuniaires, et ils auraient eu quelque chance de prévenir les discordes qui allaient séparer Paris des provinces et rendre tous leurs efforts infructueux. Enfin, puisqu'on voulait la réunion périodique des états, il fallait donner commission expresse à ceux qui les représentaient dans le conseil royal de les convoquer quand ils le jugeraient opportun, omission d'autant plus inexplicable, qu'on n'avait point oublié de donner aux élus envoyés dans les bailliages le droit de convoquer à leur gré les assemblées provinciales.

Mais toutes ces raisons particulières, quoiqu'elles aient leur importance, ne sont rien au prix des raisons générales qui décidèrent l'échec de la bourgeoisie. On ne pouvait créer un gouvernement populaire, alors qu'il n'y avait pas encore un peuple constitué. Sans doute il n'y avait pas non plus de roi, mais d'un jour à l'autre il pouvait y en avoir un : il suffisait pour cela d'une défaite de ceux qui avaient osé entrer en lutte avec le représentant de son pouvoir. Son lieutenant se retrouvait alors avec des traditions déjà établies, dont le talent pouvait tirer un grand parti; au lieu qu'il s'agissait pour les bourgeois de constituer une nation, entreprise si difficile qu'il fallut, pour qu'elle devînt possible, la rude épreuve de l'invasion étrangère et des plus effroyables malheurs. Tout, en effet, séparait les trois classes d'une société si troublée : leur organisation, leurs mœurs, leurs intérêts W. Le pouvoir royal, a dit un de nos historiens, était leur seul lien, et il venait d'être momentanément rompu®. Pour le renouer, il fallait un roi; or Jean était prisonnier, et personne n'avait alors la résolution ni le pouvoir de lui donner un successeur. La cohésion n'était donc plus possible, et la dissolution fut hâtée par la présence de l'Anglais sur le sol de la France. 11 aurait fallu avoir la force, puisqu'on changeait les conditions de la monarchie, de changer aussi le monarque, car un nouveau aurait peut-être accepté les réformes que devait repousser l'ancien. Nous verrons que Marcel fut amené plus tard à concevoir ce projet et à y chercher le salut; mais ce fut par la logique d'une situation qui n'avait pu cesser d'être légale sans devenir désespérée.

.ican Le dauphin n'avait cédé jusqu'alors, il l'avoua plus tard, que parce qu'il avait

profite des faules - . ,, 1 1 1 • -1

commises. besoin dargeiit; il se reservait au tond du cœur de revenir sur ces concessions, de les annuler aussitôt qu'il le pourrait^. Une heureuse occasion lui permit bientôt

(1) rrOr vous dis que les nobles du royaume de * France el les prélats de sainte église se commenfreèrent à tanner de l'emprise et l'ordonnance des « trois états; si en laissoient le prévost des marchands « convenir et aucuns des bourgeois de Paris pour tree qu'ils s'entremettoient plus avant qu'ils ne

ff vousissent. n (Froissart, Chronique de France , etc. liv. I , part. 2 , ch. lxii).

(2) Mignet, Essai sur la formation territoriale el politique de la France, p. 211.

<3) Lettre du 28 mai 1 3 5 9 . — Ordonnances des rois de France, t. III, p. 3A5.

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