‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 84 sur 186 · CHAPITRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIEME

Crurent-ils à ces complots dont les chroniqueurs parlent toujours sans les faire connaître? S'ils eussent été réels, le duc de Normandie n'eût pas manqué, plus tard, de mettre ce grief au nombre de ceux dont il tirait vengeance. Mais, comme la Champagne et la Bourgogne se montrèrent toujours soumises au pouvoir royal, et disposées à le défendre, spontanément ou sur la prière du dauphin, les amis qu'il avait dans ces provinces s'abstinrent de paraître aux états, afin, s'il était possible, d'en rompre l'assemblée.

Les députés qui étaient restés à Paris se réunirent néanmoins le 7 novembre. Dès le lendemain, ils demandèrent officiellement la délivrance du roi de Navarre. Ils s'attendaient à de vives résistances et s'étaient préparés pour la lutte, car, à leur première requête, le dauphin avait répondu et moult sagement, n selon Froissait, que son beau-frère était détenu par la volonté du roi, que lui-même n'en savait pas le motif, et qu'en tout cas il n'y pouvait contrevenir W. Cependant il céda sans difficulté à ces nouvelles instances : sur son ordre, Jean de Picquigny partit pour Arleux, chargé d'ouvrir à son maître les portes de sa prison. Personne ne savait qu'en même temps le gouverneur du château recevait l'ordre de les tenir fermées. Mais les plus avisés soupçonnèrent quelque perfidie, et le gouverneur de l'Artois prit ses mesures pour en déconcerter les effets.

Il garda soigneusement entre ses mains le commandement qu'il avait reçu , bien décidé à n'en pas faire usage, et il disposa tout pour enlever son maître par escalade. Par là il pouvait espérer de tromper le geôlier, qui n'imaginerait pas qu'il fit à la dérobée ce qu'il avait le droit de faire ouvertement. Deux sergents de la comté d'Artois, que Picquigny avait chargés de l'entreprise, Robert de Mouchi et Pierre de Manmonnes, se rendirent chez Audry Regelet, habitant de Vy, en Artois, dont les sentiments leur étaient sans doute connus. Ils l'invitèrent à placer des échelles sur des charrettes et à les accompagner au château d' Arleux, pour délivrer secrètement le roi Charles®. Ce coup demain réussit à merveille, car le gouverneur d' Arleux attendait, pour redoubler de surveillance, que Picquigny se fût présenté devant les portes qu'il avait ordre de lui refuser®.

11 Froissart, liv. I, part. 2, ch. lui.

(2) Trésor des Chartes, reg. go, p. 5oo. — Secousse, Mém. sur Charles le Mauvais, t. II, p. 1 54.

3) Ces événements sont présentés ici sous un jour entièrement nouveau, car ii ne paraît pas qu'on ait essayé jusqu'à présent d'en débrouiller l'obscurité. Deux faits qui semblent contradictoires, mais dont témoignent tous les documents et tous les chroniqueurs qui font autorité, je veux dire l'ordre donné à Picquigny et l'escalade, ne peuvent être contestés. Comment les concilier entre eux, si ce n'est par la persuasion qu'avait Picquigny que le duc se

jouait des états? Prétendra-t-on que le gouverneur d'Arleux n'avait pas reçu secrètement contre-ordre, et que, s'il résista, ce fut, en quelque sorte, d'inspiration? Mais, dans ce cas, il eût pris ses précautions en tous sens, et se fût gardé contre une tentative secrète aussi bien que contre une attaque de vive force; or il est certain qu'il se laissa surprendre; peut-être même, partagé entre l'ordre ofliciel et le contre-ordre mystérieux, ne voulut-il point prendre parti, préférant laisser Picquigny agir comme il l'entendrait. Tout s'explique donc naturellement par un contre-ordre : et l'empressement du dau-

te Navarrais h Amiens. Le Navarrais fut aussitôt conduit dans la ville d'Amiens, qui lui avait donné plus d'une fois des marques de son dévouement. Il y descendit chez le chanoine Guy Quieret, qui était de ses amis , et y demeura quinze jours. Le maire, Fremin de Coquerel , les parents et les amis de ce magistrat s'étaient activement employés à bien disposer leurs concitoyens en faveur du roi. Ils disaient, pour y parvenir, que, si le duc de Normandie entrait seulement dans la ville, il ferait sans pitié couper la tête aux plus considérables d'entre les habitants^11. Durant les quinze jours qu'y séjourna le roi de Navarre, il put donc se croire chez lui et agir en maître. Il prononça un discours qu'il devait bientôt répéter à Paris, se fit inscrire au nombre des bourgeois de la ville, et donna l'ordre de délivrer tous-ïes prisonniers, ce qui passait, en ces temps-là, et quelquefois même passé aujourd'hui pour un moyen de se rendre agréable aux peuples.

Cependant, Etienne Marcel faisait ses efforts pour ménager une- réconciliation entre les deux princes; mais le duc de Normandie lui fit une résistance qui serait incroyable, si, se sentant coupable envers son beau-frère, il n'eût pensé .que toute amitié était désormais impossible entre eux. Il disait, pour repousser les prières, que les caresses du roi Charles n'étaient pas moins redoutables que ses menaces, et ni Etienne Marcel, ni Robert Le Coq, qui avait repris la direction du conseil, ne purent rien obtenir. Il fallut que les deux reines, Jeanne et Blanche, sur les sollicitations de l'évêque de Laon, se missent de la partie et suppliassent le dauphin de mettre un terme à l'exil du Navarrais. Au fond, c'était de l'amener à Paris ou de l'en tenir éloigné qu'il s'agissait ; mais personne ne disait le vrai mot. Vaincu, à la fin, par les larmes des deux reines, le duc de Normandie se laissa arracher un sauf-conduit par lequel il autorisait te son cher cousimi à rentrer dans Paris avec une suite d'hommes armés ou non armés, suivant son bon plaisir.

Pour éviter toute surprise, ce sauf-conduit fut remis aux mains de l'échevin Charles Toussac et de Mathieu de Picquigny, frère du gouverneur de l'Artois, qui l'apportèrent eux-mêmes au roi de Navarre. Le 29 novembre^, ce prince lit dans la capilale une rentrée solennelle, qui parut un triomphe. Jean de Meulan,

phin à céder, et l'escalade, et l'attitude du gouverneur d'Arleux. Otez le contre-ordre, tout n est plus que contradiction et confusion. — Le Rosier Itistorial suppose de fausses lettres remises à Picquignv. Ou celte hypothèse revient à ce qui précède, ou elle laisse toutes les difficultés sans solution.

(l) Le Trésor des Chartes fait mention encore de Fremin Germant et de Robert le Normand, l'un parent, l'autre ami de Fremin de Coquerel. Les deux premiers ne durent qu'à la mort d'échapper

aux poursuites que le dauphin exerça plus tard contre les partisans de son rival. Robert le Normand, ayant survécu aux désastres de 1 358, fut en effet poursuivi, et n'obtint son pardon qu'en rejetant sur les deux Fremin, qui n'avaient plus rien à craindre, la responsabilité de tout ce qui s'était passé à Amiens. (Trésor des Chartes, reg. 90, p. 81. — Secousse, Mém. sur Charles le Mauvais, t. II, p. i3a.)

(3) Sismondi dit à tort le 9.

Page 1