CHAPITRE CINQUIEME. G
évêque de Paris, et plus de deux cents notables citoyens allèrent le chercher aux portes de la ville et le conduisirent en grande pompe à l'abbaye Saint-Germaindes-Prés, où il avait l'intention de descendre. Tout le inonde lui fit fête sur son passage, même ceux qui n'étaient pas dans le secret des principaux députés. Il semblait que la bourgeoisie, en voyant le dauphin s'unira la noblesse, comprît instinctivement qu'il lui fallait mettre un prince à sa tête, et qu'elle n'en trouverait point de plus disposé à la défendre que Charles le Mauvais, toujours en quête d'un point d'appui pour son ambition. Ses amis, moins ambitieux ou plus obstinés dans leurs préjugés de caste, ne le suivirent point à Paris, pas même son frère Philippe, qui n'y mit pas les pieds durant cette période. H ne trouvait pas déshonorant d'exercer le brigandage dans le plat pays, mais il cr disoit qu'en commuer nauté n'avoit nul arrêt certain, fors pour tout bannir^, n
Le lendemain, le roi de Navarre fit savoir qu'il avait dessein de parler aux gens de la ville. Comme il était très-populaire et passait pour éloquent, plus de dix mille écoliers et bourgeois accoururent au Pré aux clercs. Contre le mur de l'abbaye Saint-Germain était adossé un « échafaud , ■» c'est-à-dire une tribune où siégeraient ordinairement soit le roi de France, pour voir rrles gages de batailles crque l'on faisoit en une lice qui étoit au dit pré, n soit les juges des combats judiciaires, qui avaient lieu en cet endroit. Quand le roi Charles y parut, il fut salué parles acclamations de la foule, et prononça ensuite une harangue que Froissart qualifie d'un mot fort juste et alors fort usité, en disant qu'il prêcha®. Rien ne ressemblait moins à l'éloquence que ces discours prolixes et remplis de citations bibliques. Mais ils plaisaient alors, ou, pour mieux dire, l'auditoire ne donnait d'attention qu'à la voix harmonieuse et sonore , qu'au geste majestueux ou véhément de l'orateur.
Le roi de Navarre emprunta aux psaumes le texte suivant, qui marquait le
' Froissart, liv. I, part. 2 , ch. l\iv. " Froissart, ibid. Cet auteur dit que le roi de .Navarre prêcha erprésent le duc de Normandie; n niais les Grandes Chroniques ne font pas mention de cette circonstance, qui n'est guère vraisemblable. Tout porte à croire que le duc de Normandie, réconcilie' seulement du bout des lèvres avec son rival . ne voulut pas être te'moin d'un triomphe qu'il était facile de prévoir, et qu'il se borna à l'aire surveiller le roi de Navarre par quelques aflidés. La démarche que tirent, le lendemain, auprès du duc les chefs de la bourgeoisie, montre bien laquelle de ces deux affirmations contraires mérite qu'on y ajoute foi. Secousse ( Mém. sur Charles le Mauvais , 1. 1 , p. 1 5 3 ) assure, d'après les auteurs du temps, qu'il parla
en latin. Mais comment cela serait-il possible , puisqu'il s'adressait au peuple? Depuis saint Bernard, les prédicateurs eux-mêmes prêchaient en français, excepté devant l'Université, c'est-à-dire devant les doctes. 11 est probable que Charles le Mauvais, sacrifiant au goût du temps, multiplia les citations, sans raison ni mesure, ce qui permil de dire qu'il avait parié en latin. Peut-être même son discours fut-il traduit en cette langue. C'est un honneur qu'on faisait souvent , dans ce temps-là, aux belles pièces d'éloquence. Au reste, il y avait sans doute dans l'auditoire un grand nombre de clercs et d'écoliers pour qui cet appareil pédantesque, emprunté aux prédicateurs, qui en avaient l'habitude, n'était qu'une beauté de plus.
m ETIENNE MARCEL.
sujet de son discours: Le Seigneur est juste cl il aime la justice : il voit l 'équité devant saface^. rr Et fut tout son sermon de justifier son fait et de damner son fait®.1» Il expliqua longuement qu'il avait été maltraité sans motif, pris et retenu vingt mois en prison. Il fit une vive peinture des inquiétudes et des douleurs de sa captivité. Il rappela son dévouement au roi Jean et les preuves qu'il en avait données, en n'élevant point de prétentions à la couronne, encore qu'il en fût plus proche que le roi d'Angleterre, qui s'en proclamait l'héritier légitime. Il finit par dire qu'il était prêt, pour l'avenir, aux mêmes sacrifices, afin de ne pas troubler la paix du royaume (3).
Ce ce serinon,:i dont il avait fait le pareil à Amiens, fut si long, au rapport des chroniqueurs, qu'ayant été commencé à l'heure des vêpres, il n'était pas encore fini à l'heure où les Parisiens avaient coutume de souper. Dix mille personnes prêtèrent pourtant au royal orateur une attention soutenue, et l'on peut dire qu'avant d'ouvrir la bouche il avait déjà cause gagnée. La bourgeoisie et les écoliers, suivant une juste remarque de Sismondi, ne pouvaient qu'être flattés d'être pris pour juges dans les querelles des rois, et garder toute leur faveur pour celui des deux adversaires qui leur donnait cette marque de confiance et d'estime. Enhardi par ces dispositions de la foule, le roi Charles profita de l'absence du dauphin pour semer son discours d'allusions méchantes, de «choses déshonnêtes ce et vilaines par paroles couvertes, v pour justifier les faits accomplis et appeler l'attention sur les difficultés que le duc de Normandie avait faites à une réconciliation universellement désirée'4'. II n'eut pas besoin de se compromettre par des accusations ouvertes : la finesse des Parisiens comprenait tout à demi-mot.
l« Parisiens Une entrevue de quelques instants avait eu lieu entre les deux princes, et la
ables au Navarrais. „ . , iiiat t c ■ * "1 r v
froideur que le duc de [Normandie y avait tait paraître ne contribua pas médiocrement à envenimer les discours du roi de Navarre. Dans le même temps qu'il parlait à la multitude, et durant toute celte journée, les gens de son service et de sa familiarité se plaignirent, dans toute la ville, de l'accueil fait parle dauphin à leur maître, et les Parisiens s'en montrèrent fort mécontents. Ils suivaient avec autant d'ardeur que d'intelligence la politique de leurs chefs, qui était pour lors, quoi qu'on ait pu dire, de former un seul faisceau des forces diverses que leurs
(l) Grandes Chroniques, t. VI, p. 65.
<2> Ibid,
(3) rr Et dit que nul ne se voulsist de lui douter; rfcar il vouloil vivre et mourir en défendant le rr royaume de France; et le devoit Lien faire, car rril en étoit extrait de père et de mère et de droite rrancestrie; et donna adoneques par ses paroles asffsez à entendre que, s'il vouloit chalenger la coure ronne de France, il montrerait bien par droit que
rril en étoit plus prochain que le roi d'Angleterre «ne fut. Et sachez que ses sermons et ses langages rr furent volontiers ouis et moult recommandés, v (Froissart, liv. I. part. 2, ch. lxiv.)
(4) rrEt jasoit ce que contre le roy ne contre le "duc il ne déist riens appertement, loulevoies distrr il assez de choses deshonnestes et villaines par rr paroles couvertes.)? (Grandes Chroniques, t. VI, p. 65.)