‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 86 sur 186 · CHAPITRE CINQUIÈME. 1G · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME. 1G

propres divisions avaient jusque-là neutralisées. Entre le duc de Normandie, appuyé sur la noblesse, et le tiers, état soutenu de l'Université, ils voulaient placer, pour tout concilier, le roi de Navarre, qui touchait au trône par sa naissance et au peuple par sa popularité

Le sentiment public se fit jour avec tant d'énergie , que les chefs de la bour- Démarche en sa faveur, geoisie durent s'en faire les interprètes. Le lendemain, qui était le ier décembre, Etienne Marcel, Robert de Corbie, et plusieurs autres d'entre les principaux citoyens, se rendirent auprès du dauphin pour le prier, au nom des bonnes villes, de rendre toute sa faveur au roi Charles. Le dauphin se trouvait au milieu de ses conseillers. Irrité de cette démarche, de la présence à Paris d'un rival devant qui il se sentait mal à l'aise, et plus encore du discours de la veille, il allait répondre par un refus impolitique et très-propre à augmenter le mécontentement qui déjà commençait de gronder, quand l'évêque de Laon, ce qui principal étoit au conseil cr de monseigneur le duc, et par lequel le roi de Navarre, le prévôt des marchands fret leur parti faisoient, y prit soudain la parole et promit, au nom du prince, sans lui en demander son plaisir, rrque le dit duc feroit au dit roi non pas seulecr ment raison et justice, mais toute grâce et toute courtoisie et tout ce que bon rr frère doit faire à autre®. a

Les Grandes Chroniques disent, à ce sujet, que Robert Le Coq tenait son maître en chartre privée, qu'il n'y avait alors homme au conseil qui lui osât contredire , et que le lieutenant du roi n'était plus libre ni dans ses actions ni dans ses paroles'3'. 11 est impossible, pour des temps si éloignés de nous, de juger des intentions autrement que par les actes; or ce que fit Robert Le Coq, en cette circonstance, empêcha le duc de Normandie de prononcer des paroles imprudentes et de précipiter sa ruine. Si ce prélat, si Etienne Marcel et ses amis avaient eu , dès ce moment, l'intention qu'on leur prête, de remplacer Jean sur le trône, ou son fils dans la lieutenance du royaume, par le roi de Navarre, ils n'auraient pas prévenu une réponse qui ne pouvait qu'aigrir les dissentiments et jeter les Parisiens dans les bras de Charles le Mauvais.

Du reste, la promesse de céder au vœu du peuple était trop vague pour que le conseil royal, dans ses délibérations ultérieures, ne trouvât pas moyen, s'il le voulait, de l'éluder, sous couleur d'y satisfaire. La séance du lendemain, 2 décembre, fut employée à tout régler à cet égard. Les personnes présentes exprimèrent le vœu qu'une réconciliation publique entre les deux adversaires donnât

(,) Conlin. de Nangis, p. 25 1.

(î) Grandes Chroniques , t. VI, p. 66.

3) « Et certes c'estoit bien trompé quant celui f qui estoit maistre et gouverneur dudit roy de « Navarre et de ceux de sa partie estoit maislre

fret principal au conseil de monseigneur le duc. rr c'est assavoir le dit evesque de Laon; et n'y avoit rrlors homme au conseil du dit monseigneur le duc rqui lui osast contredire. n (Grandes Chroniques, t. VI, p. 66.)

satisfaction aux Parisiens. Quelques auteurs prétendent, il est vrai, que Robert Le Coq avait convoqué les seuls conseillers qu'il savait favorables au roi de Navarre. Si l'assertion est exacte , ce qu'on ne saurait dire en l'absence de tout document positif à ce sujet, des lettres du dauphin établissent que ses amis se trouvaient en nombre, et hors de la présence des chefs de la bourgeoisie, dans une assemblée du conseil qui eut lieu dix jours plus tard et où il fut décidé qu'il serait fait ainsi que dans la précédente séance on l'avait demandé

L'agitation qui régnait clans la ville devait être bien impérieuse, car on ne put retarder cette vaine cérémonie. Elle eut lieu le soir de ce même jour. Tout y fut donné aux apparences : le duc et le roi cr s'entre-saluèrent assez mortement,» car la raison d'Etat avait seule procuré et réglé cette entrevue. Mais c'en fut assez pour jeter la population la plus intelligente du royaume dans une joie stupide : elle se crut sauvée, parce qu'elle avait forcé deux ennemis de se revoir et, croyait-on, de s'embrasser ('->.

, ,u;s chefs Etienne Marcel et ses principaux amis se tenaient sur leurs paroles. Ils sentaient

de la bourgeoisie A ■* o

<*ez la nécessité d'être constamment sur la brèche, et ils trouvaient toujours quelque

le dauphin. J 11

raison d'accourir chez le duc de Normandie et de lui faire quelque nouvelle demande. Le 3 décembre, pendant que le conseil était assemblé, pour terminer, s'il se pouvait, l'affaire du roi de Navarre, car, après la réconciliation des personnes, il fallait faire la conciliation des intérêts, on vint annoncer qu'Etienne Marcel, Robert de Corbie, Jean de l'Isle et plusieurs autres se présentaient pour parler à monseigneur le duc. Quand on les eut introduits, le prévôt des marchands annonça que les états, prêts à rendre compte de leurs actes et à se séparer, désiraient que les nobles, membres de l'assemblée, qui se trouvaient à Paris, fussent invités à venir le lendemain aux Corcleliers, pour s'entendre avec leurs collègues des deux autres ordres sur les affaires communes.

On voit par là que, durant cette session, le clergé, ou du moins une grande partie de cet ordre, qui n'avait pas assisté aux premières séances, s'était ensuite réuni au tiers état, tandis que les nobles se tenaient obstinément à l'écart. La démarche officielle de ceux qui dirigeaient les délibérations était un appel à la concorde et tout ensemble une mise en demeure. Le duc de Normandie avait déjà , comme on l'a vu, averti les absents que les mesures prises sans leur participation seraient obligatoires pour eux comme pour les autres. S'appuyant avec adresse de cet avertissement officiel, les chefs de la bourgeoisie constataient que les nobles seuls s'étaient dispensés d'en tenir compte, et que, si ces derniers ne venaient donner leur sanction aux résolutions de leurs collègues, ces résolutions seraient, au besoin, exécutées contre eux.

(" Trésor des Chartes, reg. 89. p. 289. — Secousse. Mém. sur Charles le Mauvais, (. II. p. G5. — - Grandes Chroniques, f. VI, p. 67.

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