CHAPITRE CINQUIÈME
Rien'n'était plus naturel, plus nécessaire même que cette démarche, à cause des raisons qu'on vient de dire, et parce que les états n'étaient plus en nombre pour délibérer. Mais Etienne Marcel arrivait fort à propos, au milieu d'une séance où les intérêts du roi de Navarre couraient risque d'être méprisés par des courtisans plus jaloux de plaire à leur maître que d'assurer la paix publique : sa démarche, selon toute apparence, avait dû être cr malicieusement n conseillée, on a même écrit ce ordonnée , » par l'évèque de Laon. Si le hasard fit seul cette rencontre, il faut avouer que Robert Le Coq la sut très-bien mettre à profil. Il proposa au duc de Normandie d'inviter les délégués des états à prendre part à la séance du conseil, et, en faisant cette proposition à haute voix, devant un si grand nombre de personnes, il ne lui laissait pas la liberté de la repousser. Ainsi la discussion fut continuée en présence des bourgeois. Etienne Marcel, prié de donner son avis, le fit en ces termes que l'histoire a conservés : ce Sire , faites aimablement tran roi de Navarre ce qu'il vous requiert, car il convient qu'il soit ainsi, u Ce que Pierre d'Orgemont, un desolïiciers révoqués par les états et rédacteur des Grandes Chroniques, commente en ces termes : tr Comme s'il vouloit dire : il en sera fait, cr veuillez ou non M. v
Il semble que le prévôt des marchands ait jeté, par ces paroles, l'épée du Réconciliai™
îles deux princes.
Gaulois dans la balance : elles n'étaient pourtant que le conseil du bon sens et de la sagesse, sous les formes violentes que l'un et l'autre affectaient trop souvent en ce temps-là. Refuser au roi de Navarre les satisfactions qu'il était en droit d'attendre, c'eût été faire voir que, malgré la réconciliation de la veille, on n'avait pas renoncé à le traiter en ennemi. Si la présence des bourgeois empêcha le conseil de consommer cette injustice et cette faute, il est clair que Robert Le Coq, accusé d'être cria besague qui fiert des deux bouts (2),n ne pouvait rien faire qui lût plus utile à la royauté. Il fut décidé : i° que le roi de Navarre obtiendrait son pardon, ainsi que ses adhérents; 2° que ses forteresses, ses meubles et ses effets lui seraient restitués; 3° que les corps de ses amis, pendus au gibet de Rouen par ordre du roi Jean, seraient mis en terre sainte, et leurs biens rendus à leurs enfants ou héritiers; k° que le règlement, en argent ou en terres, des intérêts réclamés pour les sommes qui lui étaient dues serait ajourné à la prochaine réunion des états, c'est-à-dire au i3 janvier suivant; 5° que, sur la demande du roi de Navarre, tous les prisonniers seraient remis en liberté, qu'ils fussent détenus pour dettes, coups, vols, meurtres, ou pour d'autres causes encore'3).
Il faut remarquer, au sujet de cet arrangement , combien il est singulier qu'a-
' Grandes Chroniques , t. Vl, p. 68, 6g. Trésor des Chartes, reg. 89, pièces 254, 288,
(2) Besague, bisacula, hache à deux tranchants. .289. — Continuateur de Nangis, p. a5i. — Se-
— Grandes Chroniques, t. VI, p. 72. cousse, Mémoires sur Charles le Mauvais, t. II,
(1) Lettres des 9, 12, 10 décembre i35y. — p-64, 65, .68.
près avoir obtenu tant de fois son pardon, un prince victime de tant d'injustices, et qui sortait d'une prison où il n'avait pu faire aucun mal, parût avoir besoin d'une nouvelle assurance que le passé serait enfin oublié. Rien ne semble plus propre à établir que, si l'évêque de Laon exerçait dans le conseil une autorité légitime, il était loin d'y régner en maître; car il n'eût pas souffert qu'une réparation si nécessaire devînt l'occasion de faire entendre au roi de Navarre qu'on lui accordait une grâce qu'il ne méritait pas. Le quatrième article de cet accord semble être, au contraire, à l'avantage de ce prince, et Robert Le Coq l'obtint, sans doute, par une juste compensation du premier. Il ne pensait pas sans raison que les états feraient le règlement pécuniaire avec plus d'équité qu'on n'en pouvait attendre du conseil. Quant au cinquième article, s'il paraît incroyable, dans les idées modernes, qu'on en ait pu faire la demande, il ne l'est pas moins que le duc et ses amis n'aient point fait difficulté de l'accorder.
Départ du Navamis Les Parisiens approuvèrent ces arrangements, dont ils se promettaient une paix durable; mais ce qui mit surtout le comble à leur joie, ce fut de voirie duc de Normandie et le roi de Navarre se prodiguer l'un à l'autre, dans des entrevues fréquentes, les plus grandes marques d'amitié. Plusieurs fois ils mangèrent ensemble, en l'hôtel de la reine Jeanne, en celui de lévêque de Laon et au palais; rr et toujours étoit le dit évèque avec eux et moult bonne chère s'entre-faisoient(l). v Plus clairvoyant que la multitude, Robert Le Coq sentait bien qu'il ne fallait pas faire état de ces vaines démonstrations, commandées par les circonstances, et il craignait également, ou que ces deux princes ne rompissent par un nouvel éclat, ou même qu'il ne leur vînt à l'esprit d'unir leurs efforts contre le parti populaire. C'est pourquoi, sous couleur de remplir les devoirs de sa charge, il faisait si bien, qu'ils ne pouvaient se voir qu'en sa présence, et il assistait à leurs entretiens. Bientôt le roi de Navarre ne put supporter la contrainte qu'il était obligé de s'imposer. A peine les lettres qui réglaient leur accord étaient-elles promulguées, qu'il se retirait à Mantes, où il était le maître (i3 décembre). Le jour de Noël, il s'y trouvait encore, négociant la reprise de ses forteresses de Normandie avec les nouveaux capitaines que le duc y avait placés. Ces officiers, qui étaient sans doute de connivence avec lui, ne se croyaient pas tenus, par les lettres promulguées, de remettre les clefs qu'ils avaient dans les mains, et ils attendaient d'en recevoir l'ordre formel, que le dauphin ne se pressait pas de leur envoyer. Ainsi, cette fois encore, c'était ce prince qui manquait le premier à ses engagements.
Funérailles de ses amis Il ne faut donc pas s'étonner si le roi Charles n'hésita plus à exécuter un projet qu'il méditait depuis longtemps, et qui, tout conforme qu'il était à l'article 5 du
M Grandes Chroniques , t. VI, p. 70.