CHAPITRE CINQUIEME
traité , ne pouvait que déplaire au duc de Normandie. Le 1 o janvier, le Navarrais se trouvait à Rouen, et se rendait en grande pompe, accompagné d'une foule de personnes, au lieu où ses amis avaient été mis à mort. Les cadavres de ces malheureux étaient encore suspendus au gibet, à la réserve de celui du comte d'Harcourt, qui avait disparu. Trois cercueils reçurent les restes mortels du seigneur de Gràville, de Mauhué et de l'écuyer Collinet Doublet, victimes du roi Jean à ce banquet où le roi de Navarre avait perdu sa liberté. Le quatrième resta vide, mais fut porté, comme les autres, en grand apparat à la cathédrale. Le roi suivait à pied; ses amis psalmodiaient les chants des morts et portaient des cierges, les cloches sonnaient le glas funèbre; toute la ville de Rouen était accourue sur le passage du cortège. Après le service religieux, les corps furent ensevelis dans la chapelle des Saints-Innocents, et le lendemain, s' étant placé à Tune des fenêtres de l'abbaye de Saint-Ouen, Charles de Navarre prononça, devant la foule avide de l'entendre, un sermon, c'est-à-dire une oraison funèbre, où le soin de louer les morts ne lui fit pas oublier les vivants. 11 prit pour texte ces paroles de l'Ecriture : Innocentes et recli adhœserunl mihi. Après avoir fait de ses amis des martyrs., il justifia sa propre conduite, ce qui était encore prouver leur innocence, et, tout en parlant de ses souffrances d'un ton pathétique qui tira des larmes à ses nombreux auditeurs, il n'oublia pas les allusions méchantes et les mots amers contre le dauphin. Son éloquence fit sur cette multitude un effet extraordinaire; mais, ce qui acheva de gagner tous les cœurs, c'est que, pour conclusion de son discours, il pria publiquement à dîner le maire de Rouen, un petit marchand de vin, et des gens de petit état(1).
L'éclat de ces représailles acheva de troubler le repos du duc de Normandie. Ce prince avait eu le premier tort, en n'envoyant pas aux gouverneurs des forteresses l'ordre de les remettre au roi de Navarre; il se regarda néanmoins comme, offensé, et, dans son dépit, il fit savoir à ces capitaines qu'ils ne devaient point tenir compte des lettres du 12 décembre, et qu'ils eussent à garder soigneuse-
1 Contin. de Nangis, p. -.i52. — M. Chéruel conteste que le maire de Rouen fût un petit marchand de vin, comme le disent les Grandes Chroniques. Le seul maire donné pour cette anne'e par les rôles des comptes municipaux, dit-il, est Jacques Le Lieur, issu d'une ancienne famille de la haute bourgeoisie, et si distingué par ses talents que le dauphin l'arma chevalier, le nomma capitaine de la ville et lui confia la garde du château Sainte- Catherine. M. Chéruel pense que c'est pour rendre Jacques Le Lieur ridicule que Pierre d'Orgemont parle ainsi de ce magistral municipal; toutefois 1 autorité ordinaire du rédacteur des Grandes Chro-
niques conduit l'historien de Rouen à émettre cette hypothèse, que peut-être au commencement de l'année le maire était- il en effet un marchand de vin, mais qu'ayant été remplacé, durant les luttes civiles, par Le Lieur, partisan du dauphin, les comptes municipaux auront pu ne pas faire mention de lui. soit parce que sa gestion n'avait été que très-passagère, soit par esprit de flatterie et pour ne pas reconnaître comme maire l'élu d'un parti vaincu. (Voy. Histoire de Rouen pendant l'époque communale, t. II, p. 196; Rouen, i843. 2 vol. in-8°.)
uient les places qu'il leur avait confiées. Les officiers qui commandaient à Breteuil , à Pacy, à Pont-Audemer, dans quelques autres places encore, et qui avaient résisté jusque-là aux sollicitations du roi Charles, n'eurent garde de désobéir; mais la plupart avaient déjà cédé, et le triomphateur de Rouen se sentait assez fort pour ne plus craindre la guerre.
sourde hostie II laissa donc ses bandes de mercenaires approcher de Paris, tandis que son
lire les deux princes. ^ . , . . 1 a i
trere Philippe, comte de Longueville, qui n avait point voulu être compris dans la pacification, continuait de courir la campagne avec douze mille hommes. Ces démonstrations hostiles étaient une faute grave, si le roi de Navarre avait, dès ce moment, l'intention de soutenir ses prétentions au trône. Elles pouvaient lui faire perdre les avantages qu'il avait tirés jusque-là de son apparente modération, car le peuple de Paris voulait la paix, pour renouveler librement ses provisions et renvoyer chez eux ces nuées de paysans qui s'abattaient, pleins de frayeur, sur le seul refuge assuré qu'il y eût à cent lieues à la ronde, et dont la multitude faisait redouter une famine prochaine.
Ce qui sauva le Navarrais, c'est que le duc de Normandie voulait trop visiblement la guerre. La guerre favorisait les extorsions de ses ministres et de ses pourvoyeurs; elle couvrait d'un voile les dilapidations et les prodigalités; enfin elle lui permettait d'en revenir, sans trop de scandale, à ses éternelles altérations des monnaies. Il avait plus de deux mille hommes d'armes à sa solde, sans compter un grand nombre de nobles dont il pouvait disposer; mais, au lieu de les envoyer dans les environs de Paris pour protéger les habitants et les voyageurs, en donnant la chasse aux pillards, il les gardait autour du Louvre, où il se gardait luimême, sous prétexte qu'ils n'étaient pas assez nombreux pour s'aventurer au dehors, et qu'Etienne Marcel ne lui donnait pas les moyens de mettre sur pied des forces respectables.
Travaux de Marcel II est certain que le prévôt des marchands redoutait trop qu'une armée ne vînt facilement à bout de la milice parisienne, pour commettre la faute de l'équiper aux frais de la ville; mais il ne l'est pas moins que le duc de Normandie , aurait-il eu à sa disposition dix fois plus d'hommes d'armes, les eût aussitôt tournés contre ses ennemis .de l'intérieur, sans s'occuper des brigands ni des Anglais. Etienne Marcel tirait donc le meilleur parti d'une situation si difficile, en se tenant sur ses gardes et en défendant lui-même Paris. H poursuivait sans relâche l'œuvre des fortifications, cr Si mit ouvriers en œuvres, dit Froissart, quant qu'il en put «avoir et recouvrer de toutes parts, et fit faire grands fossés autour de Paris, et «puis chaînes, murs et portes, et y ouvroit-on nuit et jour. Et y eut, le terme «d'un an, tous les jours trois mille ouvriers. Dont ce fut un grand fait que de « fermer sur une année et d'enclore et avironner de toute défense une telle cité