CHAPITRE CINQUIÈME
« comme Paris est et de tel circuit. Et vous dis que ce fut ie plus grand bien que f-oncques le prévôt des marchands lit en toute sa vie; car autrement elle eût été r depuis courue, gâtée et robée par trop de foison
Les Parisiens regrettaient sans doute de dépenser en pierres de taille un argent qui leur paraissait si nécessaire pour fournir la ville de vivres; mais, à la voix de leur prévôt, ils ne reculaient devant aucun sacrifice. Ils faisaient quelques sorties contre les bandes de Philippe de Navarre, quoique sans ardeur, car ils sentaient bien que ce n'était pas cet aventurier qui mettait tout en péril. C'est à l'intérieur qu'ils se gardaient surtout avec un soin extrême; chaque soir ils barricadaient les rues, nuit et jour ils veillaient aux portes, et n'y laissaient entrer personne qui ne fût parfaitement connu (2).
Cette vigilance était bien nécessaire, car les partisans du dauphin commençaient à reprendre courage. Les ministres et les officiers destitués par les états n'avaient trouvé aucun tribunal qui voulût les juger; c'est pourquoi ils relevaient audacieusement la tête, rentraient l'un après l'autre dans Paris et redevenaient les vrais conseillers de la couronne, je veux dire les seuls en qui le duc de Normandie mît sa confiance.
Ainsi les conquêtes des états, les libertés de Paris, la vie même de ceux qui soutenaient cette noble cause, tout était remis en question. Pour défendre l'œuvre de la bourgeoisie, c'était à peine assez d'une rare énergie, au service d'une intelligence politique : Etienne Marcel ne recula point. Par quels moyens il poursuivrait le but, c'est ce qu'il ne pouvait savoir encore; mais il n'était occupé qu'à chercher les plus puissants et les plus rapides. Ce fut le malheur de ce temps plein d'agitation et de troubles que le prévôt des marchands, soutenu à peine par quelques bonnes villes, ne put étendre jusqu'à elles et jusqu'au reste du royaume le bienfait des réformes qui eussent pu le relever et le régénérer. Réduit à ne compter que sur Paris, il y vit bientôt son action circonscrite, et par conséquent moins salutaire que s'il avait pu l'étendre aux provinces, de qui il aurait reçu en retour la force effective qui lui manqua.
La modération, à ce moment, paraît encore dans le but comme dans les moyens. Ces mêmes hommes qui, se bornaient à demander pour le roi de Navarre rr qu'il auroit toute la terre qu'il tenoit quand il fut pris et tous les meubles qui crétoient sous la dite terre'3', r> avaient-ils, comme le croit Augustin Thierry, ce le rr dessein arrêté de précipiter par la force des masses roturières l'œuvre de nivellement graduel commencée par les rois(4)?n Non, ce fut un instinct plutôt qu'un dessein arrêté, une tendance plutôt qu'une doctrine; seulement la comparaison quotidienne de l'incapacité, du désordre des nobles, avec la capacité, avec l'ordre
'• Froissart, liv. 1. a° partie, chap. lxvi. (4) Augustin Thierry, Essai sur l'histoire et la
- Grandes Chroniques, t. VI, p. 72. formation du tiers état, t. I,p. 5Zi.
3; Ibid. p. 69.
des bourgeois, rendit plus vif le désir de substituer l'action des uns à l'action des autres dans le gouvernement. Marcel ne songeait qu'à donner pour démocratique soutien à la monarchie la force qu'elle-même avait jadis si utilement invoquée, celle des anciennes communes, celle des villes du nord et du centre, qui auraient peu à peu attiré les autres dans leur orbite, par la force de l'exemple et de la prospérité. Cette conception, pour être réalisable, exigeait malheureusement deux choses : l'accord des bonnes villes entre elles et le consentement de la royauté à un système qui diminuait la prérogative royale pour augmenter le royaume. Or le pouvoir, jadis souverain , ne sut pas se résigner au sacrifice qu'on lui demandait, et l'on ne put l'y contraindre, tandis que la plupart des bonnes villes, loin de rivaliser avec Rouen, avec Senlis, avec Amiens, de dévouement et d'énergie, continuaient à vivre de leur vie locale, par jalousie et par étroitesse d'esprit.
Ce furent ces obstacles qui jetèrent insensiblement les réformateurs bourgeois hors des voies paisibles d'une saine démocratie, pour entrer dans les voies violentes delà démagogie; mais on doit dire à leur décharge qu'ils n'y marchèrent pas les premiers. Les naturels soutiens du prévôt, c'étaient les riches marchands, les professeurs de l'Université et leurs disciples, issus les uns de la bourgeoisie, les autres de la noblesse, aucuns du menu peuple; c'étaient les moines et le bas clergé, en un mot tous ceux qui vivaient de la vie de l'esprit, tous ceux qui maniaient l'argent ou la parole La parole commençait alors à devenir le principal moyen de gouvernement : Marcel communiquait aux bonnes villes par des lettres patentes, et au tt commun n de Paris par la bouche de l'échevin Toussac, les mesures arrêtées dans les secrets conciliabules de la maison aux piliers et sur lesquelles on voulait avoir leur assentiment. Les deux princes rivaux, le roi de Navarre et le duc de Normandie, ne voulurent pas lui laisser le privilège de ce moyen d'agir sur les hommes; mais du premier coup ils allèrent plus loin que lui, et c'est d'eux que partit l'appel à la multitude et aux passions démagogiques.
(l) M. Jules Quicberat, dans le Plutarque français, art. Etienne Marcel.