CHAPITRE SIXIÈME
La révolution à Paris (janvier 1 358). — Chaperon des Parisiens. — H est adopté en province.
— Harangue du dauphin aux halles. — Assemblée du peuple à Saint-Jacques de l'Hôpital. — Nouvelle harangue du dauphin. — 11 se retire. — Harangue de Toussac. — Paroles de Marcel.
— Paroles de Saintc-Haude. — Acclamations des Parisiens. — Le dauphin soutenu par les notables. — Faute commise par les états. — Les Anglais aux environs de Paris. — Meurtre du trésorier Baillet. — Vengeance du dauphin. — Nouvelles dissensions entre les deux princes. — Prudence de Robert Le Coq. — Confrérie organisée par Marcel. — Députation de l'Université. — Aide accordée par les états (1 1 février). — Le dauphin prend le litre de régent. — Intentions conciliantes des états.
Gomme les Parisiens ne pouvaient compter que sur eux-mêmes pour se dé- chaperon des Parisiens, fendre, rien ne semblait plus pressé que de leur rendre la confiance qu'ils commençaient à perdre. Afin de leur faire voir qu'ils étaient plus nombreux que leurs adversaires, Etienne Marcel imagina, dans les premiers jours de janvier (1 358) , de leur donner un signe de ralliement. C'était un chaperon (l> mi-parti rouge et pers (bleu foncé), c'est-à-dire aux couleurs de la ville de Paris. Sur les fermeilles (agrafes) d'argent ou d'un métal moins précieux qui ornaient ce chaperon étaient gravés ces mots : En signe d aliénée de vivre et morir avec le prevost contre toutes personnes. Un héraut fut chargé de crier par les rues que tout bon citoyen eût désormais à porter ce chaperon. Comme il arrive souvent en pareille circonstance, les plus pressés d'obéir ne furent pas ceux dont le dévouement au prévôt était sincère. La faiblesse de ceux qui souhaitaient secrètement sa ruine rehausse le courage du recteur de l'Université, qui défendit formellement à toutes personnes académiques de prendre aucune marque de faction.
Etienne Marcel vit peut-être avec plaisir cet empressement bypocrite qui donnait aux plus timides et aux moins clairvoyants de ses amis une haute idée de ses forces; mais il ne s'y trompa point lui-même, et, pour réunir plus étroitement autour de lui ceux dont il connaissait le dévouement, il forma ou plutôt transforma une grande confrérie déjà placée sous l'invocation de Notre-Dame.
Coiffure de tête autrefois commune aux le haut et une queue pendante par derrière. ( Dicliommes et aux femmes, qui avait un bourrelet sur tionnaire île l' Académie , 6" édition , î 835.)
Adopté i n province. Cette nouvelle manière de se compter n'était pas inutile, car la mode des chaperons s'était répandue fort loin dans le royaume. Ce fut même, dans plusieurs villes, l'occasion ou le prétexte de mouvements populaires. A Laon,par exemple, le procureur Jean Boulengier et deux autres bourgeois, Collas de Coullienges et Robert de Lusant, en donnèrent le signal : ils firent décider qu'on porterait le chaperon, qu'on ouvrirait les portes à l'évêque et aux gens armés qu'il lui plairait de conduire avec lui, qu'on lui confierait la garde de la ville et qu'il pourrait même recevoir le roi de Navarre, s'il le jugeait à propos. Il n'en fallut pas davantage pour que ces hommes résolus fussent accusés plus tard d'avoir voulu la mort des plus considérables de leurs concitoyens (n.
Quoique ces succès de la cause populaire ne fussent pas aussi grands qu'ils auraient dû l'être, le duc de Normandie en était si troublé et si jaloux, qu'il conçut le projet d'essayer à son tour de son pouvoir sur le peuple, et, s'il était possible, de le mettre dans ses intérêts. Les applaudissements qu'avait enlevés le roi de Navarre, en prenant les Parisiens pour juges, lui faisaient bien voir que c'était par la parole et par une confiance affectée qu'il pourrait changer leurs dispositions. Le 1 1 janvier, pendant que le roi Charles célébrait à Rouen les funérailles de ses amis, le duc, qui avait tenu son dessein secret, afin que personne ne pût le traverser, fit annoncer tout à coup dans les rues que, le jour même, il se rendrait aux halles pour y parler ce au commun de Paris, n
iarangUc du dauphin Par le lieu qu'il avait choisi pour prononcer sa harangue, il est clair qu'il recherchait l'appui du menu peuple plutôt que de la bourgeoisie, et, pour employer les termes dont on se sert aujourd'hui, de la démagogie plutôt que de la démocratie. Si la multitude avait jusqu'alors suivi Etienne Marcel, c'est que, ne comptant pour rien dans l'Etat, elle s'attachait aux bourgeois, qui lui donnaient du travail et dont elle était moins éloignée; mais, le jour où la royauté descendrait jusqu'à solliciter son appui, il était à croire qu'elle se laisserait éblouir par la splendeur du trône.
Quand le duc de Normandie se rendit aux halles, il était à cheval et entouré de peu de personnes, «lui sixième ou huitième environ ®.r> Rien ne l'empêchait d'en prendre avec lui un plus grand nombre ; s'il ne le crut point nécessaire, il faut donc penser que, malgré tant de sujets de plainte qu'il avait donnés aux cheis de la bourgeoisie, malgré le conseil que lui suggérait l'évêque de Laon et le prévôt des marchands de «ne se point mettre en grand péril devant le peuple, r> il ne craignait d'eux aucune entreprise contre sa personne. Ne sachant quel accueil lui ferait la multitude, il fallait qu'il eût une confiance entière dans le
1 Lettres de rémission pour Jehan Boulengïer, — Secousse, Mémoires sur Charles le Mauvais, octobre i358, et pour Haoul Dailly, décembre t. Il, p. io3, -119.) 1 358. (Trésor des Charles, reg. 86, p. kh 6 et 5i4. !J) Grandes Chroniques, t. VI, p. 77.