‹ Étienne Marcel, prévôt des marchands (1354-1358)Chapitre 92 sur 186 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

mieux fait de ne point se réunir pour cette session, car ils avaient porté un coup terrible à la cause qu'ils étaient venus soutenir : ce n'était guère la peine de combattre le pouvoir royal et de le soumettre à la bourgeoisie, au prix d'agitations extrêmes, si l'on ne devait gouverner autrement et mieux que lui.

Il y avait cependant un bon côté dans la faute commise : c'est que le duc de Les Anglais

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Normandie, pourvu d'argent, et d'un argent qu'il pouvait toucher aussitôt, n'avait plus de raisons pour demeurer immobile. On allait enfin savoir quels étaient ses desseins. Les Anglais et les compagnies venaient de s'emparer d'Etampes, et, de là, s'étaient avancés jusqu'à Saint-Cloud. L'alarme était dans Paris et surtout aux environs. Il n'y avait rien qui fût plus urgent que de marcher contre ces pillards, pour les forcer, du moins, à ne pas porter leurs brigandages au delà des contrées qu'on leur abandonnait depuis si longtemps. Mais le dauphin, sourd aux réclamations et aux plaintes, plus occupé de se mettre en défense contre les Parisiens que de protéger le royaume contre les Anglais, continuait de vivre au fond de son palais, entouré de tous ses hommes d'armes. H en augmentait même le nombre, comme s'il eût cru ses jours menacés, et la présence de tant de soldats inutiles, qu'on appelait du dehors, avec le cri du désespoir, apprenait aux Parisiens qu'ils feraient en vain des sacrifices, si, pour plaire à leur prince, ils ne restauraient de leurs mains tout ce qu'ils avaient renversé W.

Dans cet état violent des esprits, il suffisait d'une étincelle pour mettre le feu Meurtre Baiiiet. aux passions échauffées. Une querelle insignifiante, qui, en d'autres temps, n'eût ému personne, souleva tout Paris. Il y avait dans la ville un jeune clerc, nomme Perrin-Marc, qui était en même temps le valet ou l'apprenti d'un changeur, et qui avait vendu, pour le compte de son maître, deux chevaux au duc de Normandie. Jean Baillet, trésorier intime de ce prince , devait payer le prix convenu : c'était du moins dans les attributions de sa charge. On ne sait s'il en avait reçu l'ordre, ou si, malgré la défense des états et la grande ordonnance, le dauphin ne voulait pas remettre en vigueur le droit de prise. Soit par avarice, soit pour plaire à son maître, il est certain que Jean Baillet ne paya Perrin-Marc qu'en paroles, et que celui-ci, après plusieurs tentatives, s'apercevant qu'on le jouait, éclata en menaces et jura de se venger. Le trésorier, hautain et présomptueux, ne fit qu'en rire et ne daigna pas se tenir sur ses gardes'2). Un jour pourtant, le

11 L'aveu est significatif, venant de Pierre d'Orgemont, car il tenait la plume, on le sait, en quelque sorte sous la dicte'e du duc de Normandie : rr Et tousjours venoienl à Paris gens de diverses rr marches, souldoiers, tant que monseigneur le duc •rot bien dedans Paris deux mille hommes d'armes,

rr lesquels demouroient à Paris sans riens faire né ■r porter aucun proufit; et toutes voies les ennemis 'restoient sur le pays en plusieurs lieux et pilloient rr et roboient tout, et furent jusques à Saint-Cloust.» (Grandes Chroniques, t. VI, p. 81.)

:'2) Telle est la version de Matteo Villani , et, dans

2Û janvier, ces deux hommes s'étant rencontrés dans la rue Neuve-Saint-Merri , Perrin-Marc réclama de nouveau son argent avec violence, et Baillet, un sourire sur les lèvres, lui fit entendre qu'il ne l'aurait jamais. Sur ce refus la querelle s'enflamme, et Perrin-Marc, frappant le trésorier d'un coup de couteau à l'aisselle, l'étend roide mort à ses pieds.

cedu dauphin. Aussitôt, à la faveur du tumulte, Perrin-Marc se réfugia dans l'église Saint- Merri, qui jouissait du droit d'asile. D'après les idées du temps, il devait s'y croire en sûreté; mais le dauphin, irrité, méprisa les conseils de la prudence, et envoya Robert de Clermont, maréchal de Normandie, accompagné du prévôt royal de Paris (l et d'un grand nombre d'hommes d'armes, pour se saisir du meurtrier. Les portes de l'église avaient été fermées par le clergé; elles furent enfoncées, et, sourd aux réclamations de la foule, le maréchal fit arracher Perrin-Marc de sa retraite. Le lendemain, le meurtrier était conduit au gibet, où les bourreaux ne l'attachèrent qu'après lui avoir coupé le poing.

L'audace du dauphin souleva tous les gens d'Eglise. Ils se plaignirent qu'on eût mis la main sur un clerc, au pied des autels; que resterait-il de sacré dans ce monde, si le pouvoir civil violait impunément les plus anciennes et les plus saintes prérogatives? Les bourgeois, de leur côté, s'élevaient à la fois contre le supplice de Perrin-Marc et contre l'injustice criante du trésorier, que le dauphin semblait soutenir; mais, faisant paraître, jusque dans leur colère, la volonté de n'agir qu'au nom de la loi, ils s'appuyaient, pour protester, de l'ordonnance des états, qui enjoignait à tout citoyen de courir sus à quiconque entreprendrait d'exercer le droit de prise. Perrin-Marc, disaient-ils, n'avait fait que son devoir, et il importait peu qu'il y eût été poussé par l'intérêt qu'il avait dans l'affaire, puisque tout autre aurait dû, comme lui, défendre la loi. Il n'avait subi la mort que par une violation éclatante de ce qu'il y a de plus sacré au monde, et l'on voyait par là quel dédain le duc et ses conseillers marquaient pour les résolutions des états.

Ainsi, les motifs étaient différents, mais l'indignation égale : la bourgeoisie et le clergé se mirent facilement d accord. L'évêque de Paris, qui n'avait poinl abandonné, comme l'archevêque de Reims, la cause des réformes, excommunia Robert de Clermont , et exigea qu'on rendît le corps du supplicié. Des bourgeois et des clercs le ramenèrent solennellement de Montlaucon à Saint-Merri, où ils

le silence absolu des aulres chroniqueurs sur l'origine de cette querelle, il y a lieu de suivre ce récit, qui paraît très-vraisemblable. Secousse croit que ce fut une affaire de parti; l'un n'exclut pas l'autre. Les passions politiques s'en mêlèrent, ce n'est pas douteux, mais à la suite d'une querelle particulière. C'est ainsi que les grands événements, qui n'ont jamais de petites causes, éclatent, quand ils sont pré-

parés, à la moindre occasion. (Liv. VIII, c. xxix.)

(I) Il ne faut pas confondre le prévôt des marchands et le prévôt royal de Paris. Cette dernière magistrature, à la fois fiscale, judiciaire et militaire, paraît avoir été instituée sous Philippe 1", pour remplacer la magistrature des comtes et vicomtes de Paris. — Le prévôt royal résidait au grand Châtelet.

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