CHAPITRE SIXIÈME
lui firent des funérailles pompeuses, en présence d'Etienne Marcel et d'un grand nombre de ses amis. Au même instant, le duc de INormandie célébrait avec un éclat semblable celles de Jean Baillet(1).
La victoire restait donc indécise, les deux partis se bravaient et se faisaient équilibre. Le dauphin s'était rendu doublement coupable en favorisant l'exercice du droit de prise et en se faisant justice lui-même; mais le parti populaire n'aurait pas dû l'irriter encore pour soutenir un meurtrier; il devait ajouter ce grief à tant d'autres, et attendre patiemment le jour de la justice, si l'on pouvait demander à la multitude la sagesse que trop souvent on cherche en vain chez les princes.
Ces querelles entre les deux partis achevaient de rendre la conciliation impos- Nouvelles dissensions sible; et malheureusement il s'élevait toujours de nouveaux sujets de discorde, u> deux prince», ou, pour mieux dire, il y en avait de permanents. De ce nombre étaient les réclamations du roi de Navarre , que les deux reines présentaient avec douceur et réserve, dans l'espoir d'amener enfin les deux princes à vivre de bonne amitié. Mais les ravages des Navarrais, que conduisait Philippe de Longueville, n'étaient guère propres à assurer le succès de ces démarches, car on les disait autorisés par le roi Charles, et ce prince s'en défendait à peine, sous prétexte que l'inexécution de son traité le déliait de tout engagement.
Le 27 janvier, Jean de Picquigny vint demander au duc de Normandie la restitution des forteresses du roi Charles, les quarante mille florins qui lui avaient été promis, en échange de ce qu'on refusait de lui rendre, et enfin ses joyaux, qu'on lui avait pris à Rouen. Encore que ces demandes n'eussent rien d inattendu, puisqu'elles étaient fondées et que les deux reines les renouvelaient tous les jours, le jeune prince se livra devant son conseil à tous les emportements de la faiblesse: il affirma, contre l'évidence, qu'il avait tenu sa parole; il dit au sire de Picquigny qu'il lui donnerait un démenti formel, s'il n'était obligé, par le soin de sa dignité, de ne lui point répondre. Comme les bonnes raisons lui manquaient, il fit appel au jugement de Dieu, et déclara, en terminant, que, si l'on voulait soutenir par les armes les prétentions du roi de Navarre, il trouverait bien des chevaliers prêts à combattre pour lui.
Robert Le Coq était présent. H ne paraît pas qu'en refusant de quitter avec le Prudence de LeCoq dauphin l'assemblée de Saint-Jacques de l'Hôpital, il eût couru le risque de perdre, sinon la confiance de ce prince, qu'il n'avait jamais eue qu'à moitié, du moins la place qu'il occupait dans le conseil. Même en ce moment, Jean d'Aubervillers, dit Toussaint, partait pour Avignon, chargé de remettre au pape une lettre du duc
1 Grandes Chroniques, t. VI, p. 82, 83.
de Normandie, afin d'obtenir pour l'évêque de Laon, «son principal conseiller, n le chapeau de cardinal M. Si c'était une exigence de Robert Le Coq, à laquelle le dauphin ne cédait que par nécessité, on ne comprendrait guère que les officiers royaux, dans l'acte d'accusation qu'ils dressèrent contre ce prélat, ne lui aient pas fait un crime de cette marque d'ambition. Faut-il donc voir dans cette demande, repoussée par le souverain pontife, une avance trompeuse, et démentie par des instructions secrètes, à un serviteur qui, de plus en plus chaque jour, semblait devenir le maître? Mais l'évêque de Laon ne pouvait soupçonner une perfidie que rien, d'ailleurs, n'établit dans l'histoire. 11 agit donc avec une sincérité entière, en n'usant de son pouvoir, dans les circonstances difficiles où le dauphin était placé, que pour réparer une imprudence dont les suites étaient à craindre. Prenant la parole avant même que ce prince eût terminé son invective, il annonça que rr monseigneur le duc auroit plus grand avis sur les dites requêtes, et en rérrpondoit tant que il suffiront2, r
Par là il gagnait du temps et donnait au lieutenant du roi le moyen de réfléchir sur sa colère. Dût-il persister dans ses refus, il n'en était que plus sage de ne point renvoyer Jean de Picquigny sous l'impression de menaces inutiles, puisqu'elles étaient impuissantes, et ne pouvaient, s'il les répétait au dehors, qu'aigrir encore le mécontentement public.
confrérie La prudente réponse de l'évêque de Laon était tellement nécessaire, que c'est à
organisée par Marcel. L l x x
peine si elle réussit , pour quelques jours, à calmer les esprits. Marcel s'occupait alors de donner une forte discipline à sa confrérie réorganisée de Notre-Dame, et d'en faire comme l'instrument de son pouvoir. Il obtint à cet effet de l'évêque de Paris l'autorisation d'ajouter des statuts politiques aux statuts religieux de cette compagnie. Ces sortes d'assemblées étaient, dans ce temps-là, le refuge de l'égalité, qu'on proscrivait ailleurs : les nobles, les prêtres, les bourgeois, les gens du peuple, les femmes même, s'y trouvaient confondus, et, par respect pour leur religion, ne se souvenaient plus que d'une chose, c'est qu'ils étaient frères.
Telle fut l'ardeur d'un grand nombre de citoyens qui en voulaient faire partie, que, s'ils servirent d'appui au prévôt des marchands, ils stimulaient encore son énergie et ne lui laissaient ni trêve ni relâche. Us demandaient tous l'alliance du duc de Normandie et du roi de Navarre, comme le moyen le plus propre à réunir toutes les forces de la France; ils accusaient les conseillers royaux, et en particulier les maréchaux, de contrarier le vœu public, et ils exigeaient sans cesse de nouvelles démarches pour obtenir autre chose du dauphin qu'un stérile consentement. Etienne Marcel se voyait donc forcé de les envoyer souvent au palais ou de les y conduire lui-même, et ces poursuites continuelles ne faisaient qu'exaspérer
(1> Lettres dejanvier 1 359. — Trésor des Charles. Mauvais, t. II, p. i3o. — (S) Grandes Chroniques } reg. 90. p. 17. — Secousse, Mém. sur Charles le t. VI, p. 8/1.