CHAPITRE SIXIÈME
le jeune prince, sans avancer les affaires. Les peuples ont ainsi de ces espérances chimériques, de ces illusions qu'ils caressent avec un entêtement puéril.
Une de ces démarches mérite de fixer l'attention, moins pour ses effets, car , I>ëPu.tatio?i
1 de 1 Universile.
elle n'en pouvait avoir de fort grands, que parce qu'elle fait voir de quel côté se rangeaient, à la longue, tous les esprits éclairés. L'Université n'avait point pris parti dans la querelle; elle en était même si éloignée, qu elle avait refusé, comme on l'a vu, de porter le chaperon rouge et pers. Mais, quand il lui parut bien évident que toute la résistance venait du dauphin et de ses conseillers, elle résolut d'unir ses efforts à ceux d'Etienne Marcel. Une députation considérable, dont faisaient partie quelques personnes du corps municipal et du clergé diocésain, mais où l'Université l'emportait par le nombre, se rendit au palais de la Cité. Quand on l'eut introduite auprès du prince, le frère Simon de Langres, général des Jacobins (frères mineurs cordeliers), prit la parole au nom des autres députés, et mit dans ses discours cette âpreté de langage dont les ordres religieux avaient l'habitude. Il dit au jeune prince que les trois corps représentés par la députation s'étaient réunis en conseil et avaient <r délibéré v que le roi de Navarre présenterait une fois encore ses réclamations; qu'aussitôt ses forteresses lui seraient rendues, rr et qu'après l'on regarderait sur toutes les requêtes du dit roi et lui passeroit-on « tout ce que l'on devroit. n
Les chroniqueurs prétendent même que l'orateur ne sut pas s'abstenir de l'injure; mais il faut croire que c'est là une de leurs exagérations habituelles, et que Simon de Langres usa encore de quelques ménagements, car à peine avait-il fini de parler, qu'un maître en théologie, le prieur d'Essonne, se tournant vers* lui, s'écria : «Vous n'avez pas tout dit. v Puis, sadressant au duc, il l'informa que l'Université, le clergé et le corps municipal avaient résolu de se déclarer contre celui des deux adversaires qui refuserait de faire ce qu'ils avaient arrêté pour rétablir la concorde, et de prêcher contre lui(1).
L'histoire ne nous apprend pas ce que répondit le duc de Normandie; mais, comme elle rapporte avec soin toutes celles de ses paroles où paraît quelque énergie, il y a apparence qu'il consentit en termes vagues à tout ce qu'on voulait de lui. Il avait appris qu'en lui montrant à plier à propos, l'évêque de Laon lui donnait le meilleur conseil. Toutefois, s'il cédait, ce n'était qu'en paroles, car il ne fit rien pour satisfaire le peuple de Paris et l'Université. Loin de là; il dut accomplir, à cette occasion, une révolution de palais, que les chroniqueurs n'ont pas connue, ou dont ils ne veulent point parler, car c'est à partir de ce moment qu'il cesse d'écouter Robert Le Coq, pour ne suivre l'avis que de ses funestes conseillers.
ilJ Grandes Chroniques, t. VI, p. 85.
186 ETIENNE MAKCEL.
Aide Contre tant de difficultés, que pouvaient les états? Ils s'assemblèrent pourtant
par esc, s. ^ ^ ^ février, jour fixé pour cette nouvelle réunion. Les députés étaient en petit nombre; mais ce qui est digne de remarque, c'est que les nobles, qui s'étaient abstenus de paraître à la précédente session, envoyèrent à celle-ci quelques-uns des leurs : ils jugeaient le moment venu de parler hautement en faveur de leur maître (' '.
Les états apportèrent d'abord quelques modifications au système adopté pour le recrutement des hommes d'armes et pour le subside : il fut décidé que le clergé repayerait un demi-dixième y> de son revenu pendant un an; que, dans les villes fermées, soixante-cinq feux entretiendraient un homme d'armes, et que, dans le plat pays, c'est-à-dire dans les campagnes, la même charge serait supportée par cent feux. En s'abstenant do marquer la part qui pèserait sur la noblesse dans cette contribution nouvelle, les états faisaient bien voir qu'ils ne se trompaient pas sur ses intentions. H était clair, à leurs yeux, que les nobles présents n'avaient (l'autre objet que de protester au nom de cet ordre contre toutes les réformes adoptées, et qu'il n'y avait à attendre d'eux ni adhésion ni concours.
Ces faits donnent à la session du 1 i février une importance que les historiens et les chroniqueurs ne semblent pas avoir aperçue : on en peut conclure que les nobles, si abattus auparavant, reprenaient courage, et qu'en voyant les provinces mécontentes, le duc de Normandie entouré d'hommes d'armes, Paris impuissant à étendre son autorité au dehors, ils se croyaient en état de résister aux bourgeois et même de prendre heureusement l'offensive.
u dauphin Quant aux actes mêmes de cette assemblée, il y en a un qui jette sur la situa-
prend
le «ire de régent, tion quelque lumière, je veux dire la résolution qui fut arrêtée d'engager le dauphin à prendre le titre de régent. La proposition en était venue de la maison aux piliers, où Etienne Marcel tenait avec ses amis des réunions secrètes, et, comme le jeune prince venait d'accomplir sa vingt et unième année, cette mesure sembla très-opportune. Mais elle mériterait à peine d'être remarquée, s'il n'y fallait voir qu'un changement dans les mots.
Lieutenant du roi, le duc de Normandie était tenu d'obtenir, pour ses actes principaux, l'agrément de son père, et de ne rien faire de ce qui pouvait sans inconvénient être ajourné; régent, il jouirait de plus d'indépendance, et, s'il continuait de gouverner au nom du roi, il n'aurait plus à prendre conseil que de sa conscience- et des intérêts du royaume. Ainsi tomberaient tous les prétextes qu'opposait le jeune prince à ceux qui le pressaient d'agir, et, du même coup, en constituant un pouvoir qui pût marcher de lui-même, la bourgeoisie parisienne signifiait aux Anglais que, s'il leur plaisait d'exiger, pour la liberté du roi Jean, une
(l) Les Grandes Chroniques (t. VI, p. 86 j disent cependant qu'il n'y vint nul noble.